L’origine de l’addiction sexuelle

Carences affectives

L’attachement addictif à une drogue ou à une conduite vient souvent combler une pathologie du lien avec les premiers objets d’attachement, c’est à dire les parents ou substituts parentaux. Qu’il s’agisse de carences affectives, de deuil, de négligences, de maltraitance ou encore d’inceste, l’enfant insuffisamment sécurisé par les adultes censés en prendre soin ne va pas être en mesure, en grandissant, d’investir de façon saine de nouveaux objets d’attachement (partenaires amoureux). Il a construit l’idée que l’amour est dangereux et que pour ne pas détruire ou être détruit il faut s’en protéger. C’est donc dans un soucis d’auto-préservation que l’enfant devenu adulte évitera les relations amoureuses et orientera sa sexualité vers des pratiques ne faisant intervenir aucun affect : masturbation devant des vidéos pornographiques ou rapport sexuels avec des partenaires objectifiés.

Mais ce manque affectif finit lui-même par devenir source de souffrance et, mis face à son incapacité à nouer un lien amoureux, l’individu se réfugie dans la seule chose qui le soulage : le sexe. Les rapports sexuels sont souvent très ritualisés, la préparation, l’acte lui-même et l’après, suivent un mode opératoire quasi identique. Cette séquence comportementale prévisible est rassurante puisqu’elle se substitue à l’incertitude des relations humaines. Pourtant, à mesure qu’elle va répéter cette séquence, la personne prendra conscience du caractère mécanique et désincarné de sa sexualité ce qui ne fera que renforcer sa détresse.

Psychotraumatisme

L’addiction au sexe peut aussi venir en réponse au traumatisme d’une agression sexuelle. La personne va alors utiliser le sexe comme moyen de dissociation. Dans le champ du psychotraumatisme, la dissociation est un mécanisme de défense qui permet de se déconnecter de ses émotions et du souvenir obsédant de l’événement traumatique. En rappelant à la mémoire le traumatisme, le rapport sexuel a le pouvoir de dissocier immédiatement la personne. Parce que le cerveau sera en état de stress dépassé, il va spontanément se déconnecter, comme s’il subissait un court-circuit. Le circuit émotionnel et le circuit de la mémoire disjonctent donc aussi sur-le-champ. Grâce à cette anesthésie cérébrale, le souvenir intrusif de l’agression ainsi que les émotions douloureuses qui l’accompagnent vont être remplacés par un vide apaisant. La personne n’éprouvera plus la culpabilité de mériter ce qui lui arrive puisqu’elle va s’abîmer de son plein gré dans des fantasmes violents et glauques, la honte de ne pas valoir mieux que ce corps endommagé que l’on peut maltraiter à loisir, et plus généralement des sentiments de dégoût de soi et de la vie. Elle réalise rapidement que pour vivre dans un état continuellement anesthésié, il lui suffit de s’exposer de manière répétitive au situations ayant le pouvoir de la dissocier. Une fois la dépendance installée, il lui devient alors impossible de faire le lien entre ses conduites et l’agression sexuelle passée.

Relations fusionnelles

Le développement d’une addiction sexuelle peut aussi être la conséquence de rapports trop fusionnels avec les parents. En renvoyant à l’enfant l’image d’un être fragile et incapable d’être indépendant, les parents s’assurent qu’il ne se séparera jamais d’eux. Il est fréquent que ces enfants, une fois adolescents, mettent à mal l’enfant idéal fantasmé par les parents en fuyant dans des conduites transgressives. Cette attitude a pour objectif de provoquer une séparation qu’ils ressentent comme salvatrice. Seulement, pour certains, la séparation désirée sera tellement angoissante qu’ils se réfugieront dans un produit ou une conduite capables de remplacer leur dépendance affective aux parents par une autre dépendance. Le sexe devant un écran ou avec des partenaires interchangeables répond parfaitement à l’ambivalence de ces adolescents puisqu’il est à la fois une conduite transgressive en mesure de les éloigner de l’amour parental et une barrière au lien amoureux authentique pouvant provoquer la perte de l’amour parental.

Hypersexualité, addiction sexuelle et traits de personnalité

Parmi les traits de personnalité qui caractérisent le mieux les personnes hypersexuelles et addicts au sexe se trouve la recherche de sensations. Selon la définition de Zuckerman, ce trait implique « le besoin d’expériences et de sensations variées, nouvelles, complexes, et la volonté de s’engager dans des activités physiques et sociales risquées, expériences recherchées pour elles-mêmes ». La recherche de sensations est ainsi la première explication de nos différences d’attitudes envers le hasard et le risque : c’est par besoin de fortes stimulations que l’on s’exposerait à des situations dangereuses. La prise de risque est vécue comme une épreuve que l’on peut traverser avec succès, voire à l’extrême comme une séquence de mort suivie de résurrection. C’est le principe des conduites ordaliques : risquer sa vie au sens littéral ou figuré, s’en remettre au hasard, à la chance, pour en sortir victorieux, prêt à une nouvelle vie.

Cette mise en danger a toujours deux facettes : abandon ou soumission au verdict du destin, mais aussi tentative de maîtrise, de reprise du contrôle de sa vie. Il s’agit d’un risque choisi et non subi, les personnes en attendent un mieux-être même s’il n’est pas forcément conscient. La notion même de mise en danger est biaisée car elles ont le sentiment de maîtriser la situation, ce qui modifie nécessairement leur rapport au risque.

Le risque peut être de différentes natures : risque mortel au sens propre ou mort symbolique familiale, sociale ou professionnelle. Il existe ainsi une part transgressive d’une forme de loi sociale dans cette fuite en avant. On élude les choses censées nous rendre heureux aux yeux de la société, les messages de santé publique de prévention pour certains, on remet en cause la loi établie pour interroger une loi supérieure divine. Cet attrait pour la transgression rejoint la recherche de sensations dans le sens où transgresser procure pour certains un sentiment d’excitation.

C’est bien sûr dans l’histoire personnelle de la personne qu’il faut chercher le sens des conduites ordaliques. Généralement, il s’agit de tentatives de réparation de carences infantiles ou bien d’une réaction à la suite d’un événement traumatique où la personne a cru mourir. L’individu va interroger le destin ou le hasard pour justifier son droit à vivre, il va tenter de fonder la légitimité de sa propre existence, de prouver sa valeur, dans une démarche solitaire en se confrontant à la loi morale, sociale ou judiciaire.

L’addiction sexuelle

L’addiction peut se définir comme « la perte de la liberté de s’abstenir ». Autrement dit, ce qui caractérise l’addict c’est le fait d’être esclave d’un produit ou d’un comportement. Dans l’addiction sexuelle, la consultation frénétique de sites pornographiques ou la multiplication d’aventures sexuelles devient compulsive, c’est à dire que des forces intérieures poussent la personne à avoir recours au sexe : il lui est donc impossible d’y résister. Une fois l’acte sexuel accompli, à peine soulagée, elle est de nouveau en proie à l’insatisfaction et donc à l’impérieux besoin de recommencer.

Le processus de l’addiction

Quelle que soit l’addiction, tout commence par une expérimentation. Cette expérience initiale a souvent fonction de révélation, c’est pourquoi la personne va vouloir la reproduire. Dans un premier temps, ce sera de manière occasionnelle, dans un contexte récréatif, puis, par la suite, l’escalade dans les difficultés existentielles va la pousser à répéter cette expérience jusqu’à en perdre le contrôle. Elle devient alors une réponse nécessaire pour aller moins mal, la dimension de plaisir s’efface progressivement au profit de la recherche du soulagement immédiat.

En s’imposant ainsi à la personne, la conduite elle-même devient source de souffrance. L’addict est en proie à des sentiments de honte, de culpabilité ou encore de profond désespoir face à son incapacité à mettre fin à un comportement qu’il réprouve. S’il n’arrive à se passer de sexe c’est parce qu’un manque physique et psychique insupportable se fait ressentir dès qu’il en est privé : sensation de devenir fou, perte de contrôle de ses émotions, pensées envahies par des images relatives au sexe, bouffées de chaleur, mâchoire crispée, cauchemars, insomnies, etc.

Pour anesthésier ces nouvelles angoisses venues renforcer celles déjà préexistantes, l’individu va se réfugier dans une fuite en avant, répétant inlassablement les même conduites, apaisantes à court terme mais problématiques à long terme. Il est ainsi pris au piège d’un comportement dont il est à la fois l’auteur et la victime. Au problème à l’origine de la conduite s’est substitué un plus gros problème : celui de la conduite elle-même. La personne n’est plus en mesure de penser aux raisons qui l’ont poussée à avoir recours au sexe comme moyen de soulagement tant elle est prise dans une spirale infernale où ses conduites sont à la fois l’unique solution à ses yeux en même temps que son plus grand problème.

Les conduites addictives apparaissent souvent à l’adolescence et tendent à évoluer au cours de la vie. Elles fonctionnent généralement en réseau : on est rarement addict à un seul produit ou comportement. On peut par exemple être addict au cannabis et aux jeux vidéos à l’adolescence, déplacer son addiction sur la cigarette, la cocaïne et le sexe au début de l’âge adulte, puis se perdre dans les jeux de hasard et l’alcool. L’addiction est donc un processus bien ancré et auto-destructeur, signe d’une fuite de soi et de la vie plutôt que de problèmes passagers.

La sévérité de l’addiction

Le trouble addictif peut être plus ou moins sévère. Les personnes les plus vulnérables sont celles pour qui l’engloutissement est tel qu’elles finissent par désinvestir toutes les autres sphères de leur vie : sociale, familiale, professionnelle. Plus rien ne compte en dehors du plaisir et du soulagement procuré par le sexe. Les préoccupations sexuelles deviennent si envahissantes que l’individu n’est plus en mesure de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. L’essentiel de son temps est consacré à séduire, à parcourir internet à la recherche de vidéos pornographiques ou de partenaires sexuels, puis à passer à l’acte.

Un autre marqueur de sévérité réside dans l’escalade dans les fantasmes. Ce qui excitait au début ne suffit plus, le contenu des vidéos pornographiques est de plus en plus hard, les pratiques sexuelles de plus en plus extrêmes. La personne est progressivement happée par un univers sexuel violent et lugubre qui la rebute mais dont elle ne peut s’échapper. Pour certains, cela peut aller jusqu’à la consommation de pédopornographie. Cette violation de la loi constitue souvent un motif de consultation : la personne a franchi une limite qui l’effraie, aussi bien sur le plan psychologique (elles craint avoir développé des tendances pédophiles) que légal (elle vit dans la peur d’être appréhendé par la justice). Le roman d’Hubert Selby, Le Démon, illustre bien cette descente aux enfers née d’une insatisfaction permanente, d’un mal-être impossible à combler, qui poussent le personnage aller chercher toujours plus loin de quoi se soulager.

Plus l’addiction est sévère, plus la personne va ressentir les effets du manque. Le syndrome de sevrage est le même que dans l’addiction à une substance : l’individu est en proie à un mal être physique et psychique insupportable. Dans les addictions légères, le manque se manifeste principalement au niveau psychologique. L’angoisse ressentie est importante mais le sujet est en mesure d’attendre qu’elle se dissipe sans se sentir trop paralysé. Il lui est ainsi possible de vivre des périodes plus ou moins longues sans sexe. Dans les addictions sévères, le manque est à la fois physique (sudation, tremblements, perte d’appétit, cauchemars, insomnies, etc.) et psychique (angoisses anéantissantes). La personne ne peut plus maîtriser ni ses pensées ni ses émotions, elle se sent dépossédée de son être. Elle croit devenir folle et la mort s’impose comme seule issue possible. Chez ces addicts sévères, le sexe fait donc office de protection face à un effondrement massif voire une mort certaine. Les rechutes sont fréquentes car il leur est impossible de résister très longtemps au besoin de sexe.

Néanmoins, le faible degré de sévérité ne doit pas servir à mettre en doute l’existence de la pathologie. Il serait malavisé de définir un seuil à partir duquel une consommation de sexe peut être considérée comme pathologique. La seule limite fiable, qui fait basculer dans le registre d’une addiction, réside dans la demande du sujet. Lui seul est en mesure de dire s’il souffre d’un comportement dont il se sent l’esclave au point de ne pas arriver à y mettre fin sans aide extérieure.

L’hypersexualité

L’hypersexualité pourrait se définir comme une activité sexuelle soutenue source de plaisir et d’épanouissement, nécessaire à l’équilibre psychique de la personne. C’est un comportement sain dans le sens où il est adapté à la personnalité de l’individu, à ses envies, à ses besoins. Dans la majorité des cas,  il s’agit d’un choix de vie personnel, aucunement source de souffrance. Si certains peuvent ressentir un mal-être vis à vis de leurs conduites sexuelles, c’est souvent parce qu’elles entrent en conflit avec des valeurs morales ou religieuses. Cette détresse ne doit pas être confondue avec celle de l’addict sexuel qui dépasse largement les interrogations relatives à l’éthique personnelle.

Les fondements de l’hypersexualité 

Les mécanismes psychologiques qui sous-tendent ce type de conduites sont très variables d’un individu à l’autre. Une activité sexuelle riche peut être une manière de combler l’ennui, de relâcher la pression, de fuir un quotidien monotone. Elle peut aussi constituer un moyen de  réassurance sur ses performances, sur sa capacité de séduction. Nombreux sont ceux qui, à travers des aventures passagères fuient des problèmes de couple (liés notamment à une perte de désir) , ou qui, à l’inverse, tentent de protéger un lien amoureux d’un appétit sexuel ne pouvant être comblé par un seul partenaire. Ces aventures sans lendemain peuvent être tendres et affectueuses ou bien déshumanisées, dans ce cas l’autre n’est qu’un objet de satisfaction de son propre plaisir. Cette dimension objectale de la relation n’est pas problématique chez l’hypersexuel qui reste par ailleurs capable d’investir profondément et durablement une relation ; ce qui n’est pas le cas pour l’addict dont les carences au niveau de l’attachement viennent immanquablement perturber le lien à l’autre.

Pour certains, le recours à la pornographie ou à des partenaires auxquels ils sont sûrs de ne pas s’attacher peut faire office de barrière contre toute tentation d’un nouveau lien externe. La pornographie peut aussi constituer un moyen de se livrer en fantasme à des pratiques que l’on n’assumerait pas dans la réalité, tout comme le choix de clubs spécialisés peut permettre de réaliser des fantasmes inassouvissables avec son conjoint.

Il est possible de voir dans la quête de gratifications sexuelles l’expression d’une insatisfaction permanente où le besoin d’avoir toujours plus implique de laisser libre cours à ses pulsions ; ne rien s’interdire. Précisons qu’il y a une différence entre laisser libre cours à ses pulsions et être, comme l’addict, dans l’incapacité à les réfréner. Cette caractéristique de la personnalité est souvent retrouvée chez les personnes de pouvoir. Le pouvoir est un fabuleux aphrodisiaque, beaucoup s’en servent pour se placer au-dessus des lois, qu’elles soient morales ou juridiques, et la sexualité n’échappe pas à cette inclinaison.

Le risque de glissement

Un comportement hypersexuel peut être un choix de mode de vie durable ou bien  correspondre à une période particulière de l’existence. Parfois il arrive qu’il soit l’amorce de difficultés à venir et glisse ainsi vers une addiction. D’une démarche volontaire pour le plaisir, au fil des années, on passe à une conduite compulsive, échappant à la volonté, davantage dans le registre du soulagement. Les mécanismes de défenses autrefois adaptées ne suffisent plus pour assurer l’équilibre psychique de la personne et elle va trouver dans le sexe une échappatoire aux conflits majeurs émergents.

La représentation sociale de la sexualité

L’addiction sexuelle est un thème difficile à aborder car de puissants codes moraux mettent encore en doute l’existence d’une maladie liée aux excès de sexe. Si depuis une dizaine d’années, le domaine médical reconnaît la réalité de cette pathologie avec notamment l’apparition du terme d’addiction sexuelle, dans l’imaginaire collectif les dérives sexuelles restent associées à un vice, une perversion. S’affranchir de toutes nos représentations ainsi que de tout jugement de valeur, est nécessaire afin de tenter de comprendre ce qu’est réellement l’addiction au sexe. Le regard que nous portons sur la sexualité étant en grande partie conditionné par la société dans laquelle on vit, il est important de rendre compte des normes sociales actuelles en matière de sexualité avant de se pencher plus en détail sur le phénomène de l’addiction sexuelle.

L’ère de la « culture du désir sexuel »

Au cours de ces deux derniers siècles, la lutte pour l’accès au plaisir, la libération de la sexualité, en même temps que les combats pour l’égalité des sexes et pour le droit à la différence, ont profondément modifié notre rapport à la sexualité. Ce qui était indécent il y a cent ans est devenu la norme. On ne nous demande plus de réfréner nos désirs mais de les mettre au jour. La publicité, le cinéma, la télévision, internet et même certains romans tels que Fifty shades of grey véhiculent le même message, à savoir la recherche de plaisir et de sensations fortes comme composantes essentielles de notre vie. Seulement, il nous faudrait jouir, au sens large du terme, sans excès. Tout ce qui déborde de la norme est culpabilisé, et ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la sexualité. De nouvelles problématiques émergent ainsi de cette entrée dans l’ère de la « culture du désir sexuel ».

La difficulté réside notamment, en ce qu’aujourd’hui, dogme religieux mise à part, la censure n’émane plus d’instances supérieure. C’est à l’individu qu’il incombe de se conduire en consommateur avisé, raisonnable. La seule autorité qui fixe encore des limites est celle de l’État avec les politiques de santé publique. Mais sa tendance à faire de tous nos excès une potentielle maladie peut aisément mener à diagnostiquer malade une personne ayant des conduites, qui au final, relèvent plus d’une activité sexuelle désirée, choisie et assumée. Une activité sexuelle riche, tant dans sa fréquence et ses pratiques que dans la diversité de ses fantasmes, n’est pas forcément signe de déviance. Il faut donc être vigilant quant à l’utilisation du terme d’addiction sexuelle, l’addiction faisant écho à une maladie non à des comportements qui ne correspondent pas à ceux de la majorité. Un grand nombre d’individus se croient ainsi addict au sexe alors qu’en réalité ils souffrent d’un conflit entre leurs désirs et la censure imposée par leurs croyances morales ou religieuses.

La sexualité selon le genre

Notons par ailleurs que si la révolution sexuelle a profité à beaucoup d’entre nous, des divergences persistent dans la représentation de la sexualité au féminin et au masculin. Bien qu’aujourd’hui la femme ait le plus souvent le droit d’exprimer et de vivre ses désirs sexuels sans craindre d’être jugée sur le bûcher des bonnes mœurs, ce n’est qu’avec l’accord tacite de la société que l’homme reste le sexe dominant. Autrement dit, s’il lui est permis d’assumer une sexualité libérée ce n’est que pour mieux séduire l’homme. La façon dont s’habillent certaines femmes, avec une mise en avant du corps toujours plus marquée, signe cette ambiguïté, car sous une apparente émancipation voire prise de pouvoir sur l’homme, cela reflète en réalité leur dépendance au regard et au désir de ces derniers. Plus parlant encore, il s’avère que hommes et femmes confondus tendent à penser que, par nature, les hommes auraient plus de besoins sexuels que les femmes. Ainsi, sous couvert de différences d’ordre biologique, on induit qu’il serait normal voire nécessaire que la femme se soumette aux besoins de l’homme, ce qui revient donc à légitimer des rapports de domination.

La pornographie

On retrouve toute cette idéologie de la sexualité homme/femme dans la pornographie, bastion de l’image de la femme-objet. Elle n’est pas sans conséquences sur la construction psychique des individus. En tant que principal mode d’éducation sexuelle, la pornographie envoie comme message au jeune homme qu’une sexualité normale et épanouie doit ressembler à ce qu’il voit à l’écran, soit des rapports dégradants de domination où l’on se doit d’être performant. Plus encore, elle véhicule l’idée que la femme aime et réclame ce type de rapports.

Au vu de ces éléments, il n’est donc pas étonnant de retrouver une très grande majorité d’hommes pris au piège dans des pratiques d’excès sexuels en tout genre : comportements sexuels violents, utilisation de la femme comme objet sexuel jetable, consommation excessive de pornographie pour fuir des relations avec des partenaires réels où l’enjeu de la performance est trop important, etc. En se rendant complice de ce type d’agissements, la société est partie prenante de l’émergence de nouvelles pathologies telles que l’addiction sexuelle. Mais encore une fois, l’addiction sexuelle est devenue un terme générique, employé à tort et à travers, dès lors que nos pratiques ou nos fantasmes ne collent pas aux normes de la majorité. Pourtant, une activité sexuelle riche, tant dans sa fréquence et ses pratiques que dans la diversité de ses fantasmes, parfois mêmes inavouables, peut être un indicateur de bonne santé mentale. Il faut donc être prudent avec les diagnostics trop hâtifs, il existe une vraie différence entre des comportements que l’on peut qualifier d’hypersexuels et une véritable addiction au sexe.

Traiter l’addiction sexuelle

L’addiction sexuelle, comme le jeu pathologique, des achats compulsif, l’addiction au sport etc., fait partie de la catégorie des addictions comportementales. Si le mécanisme addictif est le même pour toutes ces pathologies, chacune présente des caractéristiques qui lui sont propres.

La difficulté dans la dépendance sexuelle est de définir la frontière entre la maladie et l’excès. Car s’il est légitime de traiter une maladie, qu’en est-il de l’excès?

Dans le domaine de la sexualité on a tendance à considérer des mauvaises habitudes ou des excès comme des maladies, à confondre hypersexualité et dépendance sexuelle. Cet amalgame tient du fait que notre rapport à la sexualité est conditionné par des règles morales, sociales et religieuses. Il est plus confortable d’être considéré aux yeux de tous et des siens propres comme malade plutôt que déviant.

La question est donc de savoir où se situe la frontière entre le normal et le pathologique pouvant justifier le recours aux soins. En fait, seule la personne concernée peut répondre à cette question car elle seule est capable de déterminer si elle souffre ou non de son comportement, si elle souffre ou non de son incapacité à mettre fin à sa dépendance.

Il existe de multiples façons d’aborder l’addiction, de venir en aide à une personne dépendante. Il n’y a cependant pas de vérité absolue en terme de traitement, seul la personne concernée peut dire avec certitude qu’un traitement lui convient.

Les groupes d’entraide

Les groupes d’entraide tel que les Dépendant Affectifs et Sexuels Anonymes (DASA) vont avoir un puissant pouvoir thérapeutique sur certaines personnes, le rôle du thérapeute étant souvent tenu par le « parrain » ou la « marraine ».

Ces groupes présentent des bienfaits non négligeables. Ils permettent notamment aux personnes dépendantes de sortir de leur isolement et de nouer des liens affectifs avec autrui. Pour certains c’est la dimension spirituelle qui va être salvatrice. Pour d’autres, ils représentent une alternative au parcours médical dont ils se sont lassés ou refusent d’y avoir recours.

Le soucis est que parfois la dépendance va se déplacer sur le groupe voire un des membre du groupe que l’on va vouloir « sauver ». En outre, nouer des liens affectifs forts avec des personnes en aussi grande vulnérabilité que soi-même n’est pas toujours salvateur. Une autre critique que l’on pourrait émettre est la dramatisation que font ces groupe de la rechute, entraînant indubitablement des sentiments de honte et de culpabilité intenses.

Malgré cela, les groupes d’entraide sont, depuis 1935, le traitement le plus répandu de toutes les addictions au niveau mondial.

Les cliniques de désintoxication américaines

Très en vogue aux Etats-Unis, ces cliniques VIP (six semaines entre 40 000 et 65 000 euros pour une sex rehab) sont le reflet d’un modèle sociétal où la morale tient une place prépondérante. En effet, elles accueillent quantité de personnalités pour lesquelles on a fait de l’infidélité une maladie. Tiger Wood en est l’exemple le plus frappant. En se déclarant victime d’une addiction il a réussi à échapper aux accusations de mauvaise conduite et à susciter la compassion du peuple américain.

Aux Etats-Unis, l’adultère est considéré comme un problème de société, à l’instar de l’alcoolise ou de la toxicomanie. Les hommes infidèles sont étiquetés comme sexuellement dépendants (on a vu émerger des cellules d’assistance téléphonique pour les victimes d’adultère!). Outre l’infidélité, de nombreuses autres formes d’activités sexuelles sont également culpabilisées, notamment tout ce qui touche au cybersexe. Ce n’est pas étonnant que de nombreux Américains se bousculent dans ces onéreux centres de désintoxication, tant les critères d’une éventuelle maladie se sont élargis à de simples conduites sexuelles, discutables seulement moralement.

La simple indication d’un traitement est donc discutable pour ces personnes. Il parait en effet assez compliqué de soigner un malade qui ne l’est pas

Même en cas d’addiction sexuelle avérée, on peut aussi se poser la question de la légitimité d’un enfermement volontaire. Mis à part un risque vital (tentative de suicide par exemple), une dépression ou une désinsertion sociale, il y a peu d’indications à ce genre d’hospitalisation pour une dépendance sexuelle. En addictologie, l’hospitalisation n’est que rarement un impératif médial, les cures en ambulatoire ont des résultats tout à fait similaires.

En fait, ce que proposent ces cliniques surtout est un changement de contexte. En se coupant de notre environnement habituel on se protège de nos conduites devenues automatiques. Le problème est qu’une fois les conditions de vie antérieures retrouvées, on a toutes les chances de rechuter. Le travail doit se faire sur le long cours par une introspection, l’acquisition d’habiletés nouvelles, le dés-apprentissage de certains comportements, une restructuration de pensées étonnées, etc.

Une autre particularité de ces cliniques est que l’entourage est très présent dans la prise en charge. On peut se demander si, au final, ce ne sont pas eux qui sont en demande plutôt que la personne elle-même ; si la thérapie n’est pas en fait réalisée pour eux. Se pose ainsi la question de l’importance accordée à la normalisation sociale plutôt qu’à l’approche individuelle.

Enfin, on peut aussi émettre quelques doutes sur certains aspects de la prise en charge. Le régime est quasi militaire: levé à 5h30, puis série de thérapies individuelles et collectives toute la journée (8H30 de thérapie environ). La chasteté est de règle durant tout le séjour, masturbation incluse. Un travail intense sur la honte et l’aveu est effectué, avec au terme du séjour le « Disclosure Day » (littéralement « Le jour de la révélation« ) où les patients doivent avouer à leur entourage toutes leurs conquêtes une par une.

Le modèle français

En France, nous essayons de distinguer au mieux ce qui relève de la morale, du social, de la justice, et de la réelle pathologie. De même, nous portons une attention particulière à ce qui relève d’une dépendance ou d’excès.

Les excès peuvent parfois être sources de plaisir et bien-être, ou encore être la meilleure solution existentielle (temporaire ou non)  pour faire face à des conflits internes. Il est important de garder à l’esprit la dimension très subjective de ces conduites: les excès de certains constitueront une dépendance pour d’autres. Il faut pouvoir se libérer de la morale, la culture, les traditions pour émettre un jugement objectif, car construire une maladie va avoir des répercussions sur le regard social, mais aussi le regard que les personnes touchées portent sur elles-mêmes.

En France, les personnes présentant une addiction, que ce soit aux produits ou comportementale, sont prises en charge par les CSAPA (Centres de Soins, d’Accopagnement et de Prévention en Addictologie). Leur accès est gratuit, libre et anonyme.

La prise en charge proposée par ces centres est globale, c’est à dire aussi bien médicale, sociale que psychologique. La psychothérapie dispensée tend à être de plus en plus intégrative : elle va utiliser des méthodes issues de la psychanalyse, de la thérapie cognitive et comportementale, des thérapies systémiques… Les querelles d’écoles n’ont plus lieu d’être, il y a consensus pour dire que toutes les approches font preuve d’une certaine efficacité selon le moment de la prise en charge, la personnalité du patient, l’environnement dans lequel il vit, etc.

Des études ont même montré que le contenu théorique des thérapies est en soi assez peu important. Les éléments décisifs sont la persistance dans le traitement, la qualité de l’alliance thérapeutique (la relation de confiance patient/soignant), la qualité du thérapeute à entraîner l’adhésion du patient.

Souvent, les premiers temps de la thérapie sont centrés sur la conduite addictive, son contenu et ce qui la détermine au jour le jour. Il s’agit de comprendre ce qui, dans un site pornographique par exemple, est source de plaisir et de répétition, mais aussi de réfléchir à ce qui déclenche la conduite : sentiment d’ennui, d’incompétence, de frustration, situations de stress, de tension insupportables…

La thérapie des débuts est donc généralement cognitive et comportementale. Elle travaille sur les déterminants de la conduite, qu’il s’agisse de conditions environnementales, d’événements de vie, de représentations de croyances, etc. Des évaluations régulières et conseils peuvent être donnés pour aider le patient à freine ses conduites. Par exemple, pour les accros aux sites pornographiques:

  • installer un filtre sur l’ordinateur.
  • changer d’adresse électronique pour éviter les sollicitations.
  • en rester à la tâche que l’on voulait faire sur internet et ne pas commencer à surfer de manière automatique, ce qui ramène vers les sites pornographiques quasi systématiquement, par habitude.
  • viser l’arrêt complet de la consultation de ces sites dans un premier temps.
  • se réengager dans des activités sociales, culturelles ou sportives…

Avec l’aide de son thérapeute, le patient va se fixer un contrat semaine après semaine afin d’éviter progressivement les situations à risque. Un travail va aussi être effectué sur la prévention de la rechute. Il s’agit d’apprendre à repérer les situations à risque de rechute et à développer des stratégies alternatives pour éviter de « replonger ». Néanmoins, les rechutes sont normales et bénéfiques dans la mesure où elles vont permettre à la personne d’apprendre d’avantage sur son fonctionnement.

Dans un deuxième temps, on en vient à aborder des sujets plus personnels, profonds, sur le sens de l’addiction dans l’histoire du sujet. Ce travail se rapproche d’une thérapie psychanalytique. Assez souvent, un dépendant au sexe va évoquer, avec le temps, son sentiment de dépendance affective, ses choix ou non-choix amoureux, la façon dont depuis l’enfance il a construit des liens avec son entourage, etc. Ces questions vont se révéler aussi importantes que le problème initial, motif de consultation. La thérapie n’a pas pour seul but la disparition d’un symptôme ou d’une conduite, elle peut aussi devenir une quête de soi.

Dans certains cas, un traitement pharmacologique peut être prescrit en complément de la thérapie. Certains antidépresseurs dits sérotoninergiques ont en effet une action anti-compulsive. 

Mais le meilleur traitement reste bien souvent le temps. Ce sont les événements de vie (décès, naissances, mariages…) qui vont amener une personne à mûrir, à prendre du recul, à se remettre en question et à changer. On parle de « maturation spontanée » pour caractériser ces évolutions au fil de l’existence. Ce qui ne veut pas dire qu’elles se font facilement, sans efforts ou soutien psychologique.

Une psychothérapie est souvent nécessaire pour accompagner la personne dans ce processus de maturation, de réflexion sur soi, de remise en question. C’est la bienveillance du thérapeute, la relation de confiance que l’on entretient avec lui, sans jugement moral avec une parole libre et décomplexée, qui va permettre de trouver les ressources pour affronter son trouble.

Si vous pensez avoir un problème d'addiction sexuelle et que vous souhaitez en parler à un professionnel, vous pouvez me contacter, j'exerce en tant que psychologue dans le 10ème arrondissement de Paris