Analyse de cas

Paul a passé son enfance à réprimer des sentiments douloureux à la fois pour correspondre au modèle éducatif parental, mais aussi pour protéger des parents dont il savait qu’ils étaient incapables d’entendre les souffrances. Aujourd’hui, les affects négatifs sont vécus comme intolérables et il ne sait comment les gérer. Il va donc chercher par tous les moyens à les faire taire lorsqu’ils tentent de s’exprimer.

On retrouve chez Paul le cercle vicieux représenté ici.

Voyons maintenant ce cercle à la lumière de l’histoire de Paul.

L’éducation qu’ il a reçue l’a conduit à développer certaines peurs : peur de ne pas être à la hauteur, de faire des mauvais choix, de ne pas plaire, de décevoir. Peur du rejet, de l’incompréhension. Et surtout, peur de ne pas être aimé s’il n’est pas parfait aux yeux de l’autre.

Ces peurs vont mettre à mal sa construction identitaire : le désir souverain de plaire à l’autre fait qu’il va s’interdire d’être soi-même. Au final tout se mélange : on ne sait plus ce qui vient de l’autre et ce qui vient de soi. On ne sait plus qui on est vraiment, ce que l’on ressent et ce que l’on pense en son for intérieur. On développe un sentiment d’imposture qui fait douter de la sincérité des liens, de ce que l’autre ressent pour nous.

La découverte du porno sera comme une bouffée d’air frais dans ce monde intérieur opprimé. Paul trouve enfin une activité vécue pour soi et par soi. Elle lui permet à la fois de se retrouver mais aussi de se soulager d’une tension. Le seul souci est que cette activité entre en conflit avec sa morale : il se sent coupable, honteux. Cela reste cependant le meilleur compromis face à son mal-être, d’autant qu’il en a une consommation contrôlée qui lui permet de maintenir un certain équilibre psychique.

Jeune adulte, le clivage de sa personnalité est flagrant : le Moi social est renforcé par la prépa et sa petite amie Anna qui a tous les attributs pour le faire briller en société. Parallèlement, le vrai Moi continue de s’exprimer à travers le porno.

Les défenses commencent à s’affaiblir lorsqu’il entre dans la grande école et rompt dans le même temps avec Anna. En effet, en perdant Anna il perd aussi tout un monde autour duquel il a construit sa personnalité. Il réalise également avec la prestigieuse école que jusqu’à présent ses choix étaient conditionnés par des attentes parentales implicites, qu’il n’a rien fait selon ses propres envies. Tout s’ébranle, il perd ses repères : ne sait plus qui il est ni ce qu’il veut. Il a l’impression d’avoir vécu tout ce temps dans le faux, avec une personnalité artificielle.

Il se réfugie alors dans la seule activité qu’il sait le soulager efficacement de ses angoisses: le porno. La consommation compulsive de porno lui permet de s’anesthésier, d’empêcher les angoisses de remonter à la surface afin de ne pas avoir à s’y confronter.

Pour se sortir de cette impasse Paul envisage une rupture totale avec son mode de vie, d’où le projet professionnel de deux ans en Asie. On peut s’interroger d’ailleurs sur le sens de cette destination qui n’est pas anodine. Là bas, il va bien mieux, son approche de la sexualité est différente : elle n’est plus compulsive et culpabilisée mais riche et décomplexée : il est capable de laisser libre court à ses fantasmes. Le changement de contexte lui a permis en effet de se libérer du poids de la morale mais aussi de l’emprise parentale dont la tyrannie insidieuse le consumait à petit feu.

Sa rencontre avec Diane correspond à un moment où, ayant réussi à affirmer une personnalité libre et indépendante, il souhaite revenir à certaines valeurs familiales traditionnelles. On ne peut néanmoins s’empêcher de voir dans ce choix, le désir inconscient d’un cadre sexuel stricte grâce auquel il espère pouvoir contenir des pulsions. Quand il parle du challenge de l’abstinence on comprend d’ailleurs plus une mise à l’épreuve de soi, de ses pulsions. Cependant, on pourrait aussi voir dans ce choix une volonté inconsciente de légitimer une consommation de porno : « je n’ai pas de rapports sexuels donc je peux me permettre de regarder du porno »…

Avec Diane, c’est la première fois qu’il parle d’un sujet touchant à sa stricte intimité (l’addiction au porno) et la réaction ne fut pas très encourageante puisque cela s’est soldée par une rupture. Cet événement plus le séjour catastrophique en Asie et la longue période de chômage qui s’en est suivie, ont provoqué chez Paul un sentiment puissant de rejet, de déception, de faiblesse, d’impuissance, de frustration, et j’en passe, si bien qu’il est au bord de l’effondrement psychique.

Ce cocktail d’émotions négatives a déclenché une importante rechute. On commence à apercevoir l’évolution dans le contenu des vidéos porno : vidéos classiques, exhibitionnisme et voyeurisme, sado-masochisme. Il a besoin de toujours plus pour obtenir la même satisfaction. On pourrait voir avec l’exhibitionnisme et le voyeurisme une tentative d’élaboration de la notion de prise de risque via l’identification à autrui. En revanche, le SM signe l’échec du processus de pensée et la régression à un éprouvé corporel, c’est à dire éprouver son corps (ou celui d’autrui) pour ne plus ressentir la douleur psychique (mais aussi accessoirement punir et se punir d’exister). Cette escalade est visible dans le contenu des vidéos porno mais aussi dans la réalisation des fantasmes. Au début Paul se contente de magasines, puis passe aux vidéos, puis aux rapports avec des partenaires réels avec lesquels il reproduit ce qu’il voit dans les vidéos. Quand le fantasme ne lui suffit plus alors il l’assouvit avec des partenaires, puis lorsque le réaliser ne fonctionne plus alors il en trouve un autre. Il y a toujours ce besoin impérieux de recommencer en allant encore plus loin.

A chaque fois qu’un changement se produit dans sa vie : nouvelle activité professionnelle, nouvelle compagne, nouveau pays, mariage…, Paul voit ça comme un nouveau départ, un nouvel espoir, et récupère une maîtrise de ses activités sexuelles. Le porno reste malgré tout toujours présent, faisant office d’anti-dépresseur chronique, mais ce sont des périodes où il contrôle davantage sa consommation. Ces périodes d’abstinence sont très valorisantes, il récupère en sentiment d’efficacité personnelle, se sent plus fort.

Le souci est que chaque nouvelle rechute est vécue comme un drame intérieur : il se dit que plus rien n’a d’importance alors autant lâcher complètement prise. Elles provoquent des émotions de plus en plus violentes (culpabilité, honte, dégoût, colère, incompréhension de soi, …) qu’il arrive à supporter uniquement en se perdant dans des conduites sexuelles de plus en plus extrêmes. D’où la nécessité dans la thérapie de déculpabiliser la rechute afin de rompre le cercle vicieux.

On voit bien que chez Paul tout a commencé par le porno, ce fut la solution aux premières angoisses. Puis, l’âge et les événements de vie ont ajouté de nouvelles angoisses et le porno n’a plus suffit pour les soulager. S’est ainsi installée une véritable addiction sexuelle avec des pratiques de plus en plus intenses, en nature, en fréquence et dans la durée, lesquelles ont un effet boomerang sur le psychisme : plus il va loin dans ses conduites, plus il éprouve des difficultés à supporter ce qu’elles lui renvoient.

Le porno alimente les fantasmes. Chez certains c’est positif car cela leur permet d’enrichir leur imaginaire érotique, imaginaire qui se suffit à lui-même en tant que source de plaisir. Par exemple, il leur permet de s’identifier aux personnes à l’écran et donc vivre une sexualité qu’ils n’oseraient expérimenter dans la réalité. Une des problématique de Paul est qu’il ne supporte pas que les choses lui échappent car c’est se confronter à la frustration, émotion qu’il est incapable de gérer. Il n’est donc pas étonnant qu’il ne soit pas capable de se satisfaire du fantasme, car le propre du fantasme c’est justement accepter que les choses puissent ne pas se réaliser. Ainsi, chez lui, le porno alimente en fait un sentiment de frustration, et comme il n’y a aucune limite à la frustration (on peut toujours trouver une source de frustration), il aura beau aller chercher toujours plus loin de quoi se satisfaire il ne sera jamais comblé.

Voici, un schéma qui résume l’escalade des fantasmes.

Ce qui est en JAUNE concerne l’escalade dans le contenu des vidéos porno. En BLEU il s’agit de l’escalade dans la réalisation des fantasmes. Tout commence par les magazines, puis vidéos, puis vidéos exhibitionnistes et voyeuristes, puis vidéos SM. On passe ensuite au sexe avec des partenaires réels avec au début le salon de massage, puis échangisme, club SM, escortes. En parallèle il y a une intensification dans la fréquence et la durée du visionnage de vidéos porno, ce qui signifie la quête de nouveaux fantasmes.

Enfin, j’ai inscrit en VIOLET les prostituées trans car pour moi cette pratique a encore un autre sens que les précédentes. Je m’explique:

Jusque là les conduites de Paul étaient motivées à la fois par une excitation sexuelle et par un désir de transgression : transgression des idéaux parentaux, de la morale religieuse et sociale. D’ailleurs, on remarque en parallèle de l’escalade des fantasmes, une escalade dans la transgression. Plus ça va, plus cette transgression se transforme en conduites ordaliques.

L’ordalie c’est frôler la mort pour se sentir vivant. J’entends « mort » autant au sens littéral que figuré du terme, il peut en effet s’agir d’une mort symbolique : par exemple sociale ou professionnelle. C’est une épreuve auto imposée dont l’issue dépend d’une puissance supérieure, autrement dit il s’agit de mettre son destin entre les mains du hasard.

Pour Paul, il n’y avait au début pas beaucoup d’enjeux à se faire prendre avec des magazines porno, puis, il y en a eu plus à se faire surprendre par son chef en train de se masturber au bureau, puis encore plus à se faire surprendre par ce dernier ou encore sa femme à aller voir des escortes sur ses heures de travail.

Avec les prostituées trans Paul va mettre à mal à la fois son identité sexuelle, une des rares choses constitutive de sa personnalité qui était encore stable, et son désir sexuel, qui jusque là n’avait jamais été forcé.

L’ordalie est ainsi poussée à l’extrême car il ne s’agit plus de la transgression de l’ordre établi et donc de risquer sa place dans la société ou dans sa famille, mais de la transgression de soi avec le risque de perdre son intégrité psychique et physique.

L’escalade des fantasmes a laissé progressivement place à l’escalade des conduites ordaliques. Depuis quelques temps, Paul ne peut plus se contenter seulement du fantasme pour se soulager, il a besoin en plus de se mettre en danger pour se sentir exister. Mais aujourd’hui le danger ce n’est plus de perdre son travail ou sa femme, c’est de se perdre soi complètement.