Cas clinique

Le texte qui suit retrace le parcours d’un patient venu me consulter pour une addiction sexuelle. Vous trouverez l’analyse de cas ici .

Pour préserver l’anonymat des personnes les noms ont été modifiés.

Paul est un homme de 36 ans, il vit à Paris avec sa femme Coline, ils sont mariés depuis 3 ans. Il est cadre supérieur dans une multinationale. Ils ont actuellement des projets de famille qui sont entravés par des difficultés à concevoir un enfant.

Le père de Paul est un professeur de sociologie originaire de Pologne. Il a rencontré sa mère à Varsovie alors qu’elle était venue y étudier le Polonais. C’est ainsi qu’il va quitter la Pologne à 39 ans pour épouser cette femme de 15 ans sa cadette. Le couple s’installe à Paris et aura trois enfants : Paul, l’aîné, Hugo et Marc.

Paul sait peu de choses sur la vie de son père en Pologne mais devine qu’elle a été douloureuse.

Sa mère est issue d’une famille d’immigrés espagnols où les hommes ont tout pouvoir. Cette organisation patriarcale a fait d’elle une femme discrète, peu affirmée. Paul dira d’elle qu’elle est dans son monde, un monde plein d’angoisses.

Dans sa famille on ne parle pas des souffrances, ce serait un aveu de faiblesse. La décence c’est la pudeur des sentiments. La religion tient une part importante dans la vie de famille. Les enfants sont éduqués dans une morale religieuse stricte où tout ce qui est considéré comme mal est fortement culpabilisé. L’auto-discipline est de rigueur : il faut être exigent vis à vis de soi-même et se donner les moyens de réussir. Derrière cette assertion il y a le reproche implicite de ne jamais faire suffisamment. Les valeurs familiales sont très tournées vers le travail, la famille et surtout la reconnaissance sociale.

Dans cette famille on ne sait pas gérer les émotions négatives donc on fait comme si elle n’existaient pas : on se se met pas en colère, rien ne déborde. Les seuls exutoires possibles sont la prière et le sport. Comme on ne sait pas dire ce qui ne va pas, on ne sait pas non plus l’entendre : il n’y a donc ni écoute, ni réassurance.

Paul se souvient de deux événements : le premier concerne sa cousine germaine, avec laquelle il a passé toute son enfance et adolescence. Alors qu’elle avait une vingtaine d’années, elle abandonna l’enfant dont elle était enceinte car né trisomique. Personne n’a jamais su qui était le père. Ce drame a été si bien étouffé que cette cousine disparut quasiment de la scène familiale : on en parlait tout simplement plus.

Le deuxième événement se passe chez les Scouts. Paul, a toujours été un enfant modèle : il excelle à l’école, se passionne pour l’escrime et les insectes. Il est curieux, doux, gentil et mesuré. Il est l’enfant préféré de ses parents, grand-parents et maîtresses. Alors qu’il était chef Scout un été, il décide subitement d’abandonner son groupe en plein milieu d’une activité. Il se rappelle vaguement d’une vexation à la base de cette décision, mais surtout il se souvient d’un profond sentiment d’exaspération. Il part sans rien dire à personne, rentrant chez lui à pied sur une vingtaine de kilomètres avec des idées de rebellions plein la tête. Cet acte provocateur n’a absolument pas eu l’effet escompté : lui qui cherchait à affirmer une opposition à l’autorité, est arrivé chez lui dans une profonde indifférence. Alors que tout le monde devait s’inquiéter depuis des heures, il a en effet trouvé ses parents et ses frères attablés en train de dîner comme à leur habitude. Paul les a rejoint en attendant la foudre qui ne vint jamais : ni ce soir là, ni les jours suivants. Il n’est plus retourné chez les Scouts ni n’a réessayé de provoquer ses parents.

Paul ne fait pas de vagues, d’une part car il se heurterait au modèle éducatif mais aussi à une absence de réaction parentale, l’anecdote si dessus en est l’exemple parfait. Il se construit donc un rôle, le rôle de l’enfant heureux, celui qui n’a aucun problème.

Il existe une véritable pression parentale pour être dans la norme, ne faire preuve d’aucune extravagance. Il ne faut pas se faire remarquer, ni dans les échecs ni dans les succès que l’on doit vivre humblement. Ainsi, de peur de mal faire, Paul essaie toujours de deviner le mode de pensée parental lorsqu’il doit prendre une décision. Il ne fait donc pas ses choix en fonction de ses envies mais plutôt en fonction de ce que l’on attend de lui. Paul dira qu’il a mis longtemps à s’écouter, à développer un libre arbitre.

Avec ses parents et ses frères il joue à des jeux de société, parle de son travail à l’école, de sa passion pour les insectes et pour le sport. Il demande plus spontanément des conseils à son père sur ses choix d’orientation mais se tourne vers sa mère pour la gestion du quotidien. La famille vit une vie simple et heureuse. Le lien est tendre et affectueux. Seulement rien dans la relation ne vient toucher l’intime : on ne se raconte pas, ni dans les peines ni dans le joies.

La pudeur sentimentale des parents n’a d’égal que celle de leurs corps. C’est une famille où l’on ne se dénude pas les uns devant les autres et surtout où l’on ne parle pas de sexualité, même de manière éducative.

A l’âge de 13-14 ans, Paul commence à acheter des magasines pornographiques qu’il cache sous son lit. Il garde cette activité secrète, ne la partagera pas même avec ses amis. Il sait que c’est un péché. Il se sent honteux, faible et coupable. En plus de la culpabilité pour une activité interdite s’ajoute la culpabilité de ne pas être la personne qu’il prétend être, il a l’impression de « tromper son monde ».

A 18 ans il rencontre Anna, leur relation durera 3 ans. Il est très amoureux et découvrira avec elle la sexualité. Elle est belle, fait une prépa comme lui, et est issue d’une grande famille bourgeoise qui a une histoire, un héritage culturel fort me dira t-il. Son activité pornographique ne cesse pas malgré l’arrivée d’Anna dans sa vie, il achète toujours des magazines car il n’ose aller consulter des vidéos sur l’ordinateur familial.

A cette période il est très épanoui, notamment car la prépa dans laquelle il se trouve le stimule vraiment intellectuellement. Il passe ensuite le concours d’une grande école, là les choses se compliquent : il s’ennuie en cours, ne trouve plus de sens à ce qu’il fait. Si jusqu’à présent être le meilleur lui suffisait, ce n’est plus le cas.

Il quitte la résidence étudiante pour un studio et dans le même temps la relation avec Anna se termine. Pour la première fois de son existence il se laisse aller à l’oisiveté, ce qu’il vit très mal car cela le ramène à la culpabilité de l’hédonisme. Son angoisse est exacerbée par le fait que dorénavant il doit organiser ses journées et faire des choix sans se référer à des cadres extérieurs. Cette perte de repères le rend incapable de se projeter dans l’avenir, si bien que durant 4 ans il n’aura de cesse de changer d’avis sur ses projets professionnels. Il commence à ce moment à identifier le double jeux de sa personnalité et à éprouver un sentiment d’imposture qui le plonge dans un profond mal-être.

L’acquisition d’un ordinateur personnel lui permet de se perdre dans une consommation compulsive de vidéos pornographiques. Il s’initie avec des vidéos professionnelles puis, frustré par leur manque de réalisme, se tourne rapidement vers les vidéos amateurs. Progressivement, il glisse vers un contenu voyeuriste (des personnes qui en filment d’autres à leur insu) et exhibitionniste (personnes qui font l’amour en public).

Puis, Paul part deux ans en Asie pour un projet professionnel. C’est au début de ce voyage qu’il fait par hasard l’expérience de la prostitution dans un salon de massage. En y allant il ne savait effectivement pas que le massage se finirait par une masturbation. Cet épisode marque l’entrée dans la sexualité tarifée. Aussi, c’est là bas qu’il découvrira les sites échangistes, via lesquels s’organisent des plans sexe à plusieurs. En France, il consultait depuis plusieurs années déjà ce genre de sites mais sans jamais oser passer à l’acte. Le fait d’être dans un tout autre contexte a facilité la mise à jour de certains fantasmes qu’il a étonnamment bien acceptés. Le porno reste toujours en trame de fond.

La deuxième année il fait la rencontre de Diane, elle aussi est expatriée, ils tombent amoureux. Cette relation durera deux ans mais cette fois sans sexualité, sa partenaire voulant attendre le mariage. Il accepte assez facilement cette abstinence en choisissant d’y voir là une forme de challenge. Il lui reste fidèle et fait plusieurs tentatives d’arrêt du porno durant leur relation, la plus longue période étant de deux mois consécutifs.

Après une année de césure où il revient en France faire un master de droit, il retourne en Asie. Il sera à jamais marqué par cet ultime séjour qui s’est terminé de manière catastrophique.

Avant de partir pour ce second séjour, il se sépare de Diane. Un des motifs de cette rupture douloureuse fut la non-acceptation de l’addiction de Paul par cette dernière, lequel, dans un soucis d’honnêteté la lui avait révélée.

Déjà fragilisé par cette séparation, il repart en Asie faire un travail pour lequel il sait qu’il n’est pas suffisamment qualifié, mais il était loin de se douter de l’ampleur de la difficulté. Il se heurte à un système de corruption contre lequel il tente de résister jusqu’au jour où il apprend sans autre forme de procès qu’il est renvoyé. Il rentre en France profondément blessé par cette expérience, avec un sentiment fort de trahison. Aujourd’hui encore son souvenir est douloureux.

S’ensuit une longue période de chômage durant laquelle il cherche du travail sans grande conviction. Il passe beaucoup de temps sur des vidéos pornos, fréquente les salons de massage et continue à faire des rencontre via des sites échangistes. Le contenu des vidéos devient de plus en plus hard : il passe de l’exhibitionnisme et voyeurisme au fétichisme (vidéos SM). Selon le même processus que pour l’échangisme, il se met à parcourir les sites des clubs SM, à y aller en tant que spectateur, puis finit par passer à l’acte.

Puis, il trouve l’emploi qu’il occupe actuellement. La reprise d’une activité professionnelle réduit considérablement sa consommation de sexe. Il se met en couple avec Coline et arrête complètement les clubs, les salons de massages et les sites échangistes mais garde cependant le porno. Le couple emménage ensemble, ce qui ne laisse pas beaucoup d’occasions à Paul de regarder du porno à la maison. C’est donc au bureau qu’il va y aller. Au début, culpabilisant de prendre sur ses heures de travail, il arrive à maîtriser sa consommation. Mais le temps passant, il perd de plus en plus le contrôle.

Bien que le couple soit très amoureux avec une sexualité épanouie, il ne peut s’empêcher, au bout d’un an de relation, de retourner au salon de massage. Il s’interdit d’aller dans des clubs ou de rencontrer des partenaires sexuelles. Il discute avec Coline de l’idée de pratiquer l’échangisme mais se confronte à un refus catégorique. Il lui parle en revanche de son addiction au porno, et elle a une réaction très bienveillante.

Ils décident de se marier. C’est un nouveau départ, Paul prend de bonnes résolutions : arrêter définitivement le porno et les salons de massage. Ses tentatives d’abstinence échouent. Envahi par un sentiment de culpabilité, il consomme plus que jamais et expérimente les escortes aux heures de bureau. Il y passe une heure et retourne travailler. Il met en scène avec elles ce qu’il voit dans les vidéos. Au début il est très excité par cette nouvelle pratique, et en ressort soulagé. Puis il se lasse, finit frustré, déçu. La colère, le culpabilité ou encore la honte sont décuplées et insupportables, il peut les ruminer des jours durant. Mais c’est le sentiment de dégoût qui prédomine : dégoût de soi et de l’autre. Et pourtant, il ne peut s’empêcher d’y retourner.

Il fait semblant que tout va bien pour ne pas inquiéter sa compagne, joue le rôle du mari modèle, ce qui le culpabilise d’autant plus que c’est la seule qui n’attend pas de lui qu’il soit un bon élève. A chaque vacances, lorsqu’il interrompt ses activités sexuelles il va beaucoup mieux, se sent plus fort et sa relation de couple est meilleure car il est plus disponible. Puis, de retour au travail, tout recommence, inexorablement.

Lorsqu’il vient me voir, Paul a pu dépenser dans les mois précédents jusqu’à 2000 euros par mois en escortes et consomme du porno au moins 3 fois par semaine, entre 1h et 3h par jour. Il vient de franchir une nouvelle frontière en allant voir des prostituées trans : MTF (male to female) non opérées génitalement. Il me dit atteindre un niveau d’incompréhension totale de ce qu’il fait car il n’est ni attiré sexuellement par le corps d’un homme (il s’est demandé si aller voir des personnes trans n’était pas en réalité une manière d’exprimer une homosexualité), ni par le mélange d’attributs physiques mixtes (féminins et masculins) des femmes trans qu’il rencontre. Il est effrayé par le fait que les choses puisse aller encore plus loin.

Lorsqu’il consomme du porno, l’orgasme est secondaire, il prend plaisir juste à regarder. Pour lui c’est un « terrain de jeu infini ». Il aime observer les corps et ce que l’on peut faire avec, il y trouve un certain esthétisme. C’est une source d’inspiration sans limites dont l’objectif et de recréer ce qu’il voit à l’écran dans la vie réelle. Il n’a jamais considéré les personnes avec lesquelles il a eu des aventures comme des objets, la rencontre a toujours été un élément important.

Il a installé des bloqueurs sur son téléphone : initiative peu concluante car cela l’oblige à y passer encore plus de temps pour les contourner. Souvent, son seul frein c’est la batterie de son portable qui finit par se décharger.

Il vient consulter car il a pris conscience qu’il ne pourrait s’en sortir seul. Il a l’impression d’avoir épuisé toutes ses ressources : il n’est plus capable de penser son trouble, il est prisonnier d’une conduite à laquelle il ne peut que se soumettre docilement. Il se dit qu’il a tout fait pour se construire une vie agréable : il est amoureux de sa femme, leur couple est solide, il a des amis et une famille aimante, un travail qui lui plaît, des loisirs, mais au final jamais rien ne le satisfera, ne viendra combler le vide intérieur : il continuera de regretter les choix qu’il n’a pas faits, les vies qu’il aurait pu avoir. Il ne se reconnaît pas, il a l’impression d’être étranger à lui-même. Il a espéré que l’arrivé d’un enfant le ferait se sortir de cette spirale infernale mais il y croit de moins en moins. Les rêves et les envies qu’il avait commencent à se flétrir pour être remplacées par une existence mécanique dont il a la sensation d’être le spectateur.