Analyse de cas

Paul a passé son enfance à réprimer des sentiments douloureux à la fois pour correspondre au modèle éducatif parental, mais aussi pour protéger des parents dont il savait qu’ils étaient incapables d’entendre les souffrances. Aujourd’hui, les affects négatifs sont vécus comme intolérables et il ne sait comment les gérer. Il va donc chercher par tous les moyens à les faire taire lorsqu’ils tentent de s’exprimer.

On retrouve chez Paul le cercle vicieux représenté ici.

Voyons maintenant ce cercle à la lumière de l’histoire de Paul.

L’éducation qu’ il a reçue l’a conduit à développer certaines peurs : peur de ne pas être à la hauteur, de faire des mauvais choix, de ne pas plaire, de décevoir. Peur du rejet, de l’incompréhension. Et surtout, peur de ne pas être aimé s’il n’est pas parfait aux yeux de l’autre.

Ces peurs vont mettre à mal sa construction identitaire : le désir souverain de plaire à l’autre fait qu’il va s’interdire d’être soi-même. Au final tout se mélange : on ne sait plus ce qui vient de l’autre et ce qui vient de soi. On ne sait plus qui on est vraiment, ce que l’on ressent et ce que l’on pense en son for intérieur. On développe un sentiment d’imposture qui fait douter de la sincérité des liens, de ce que l’autre ressent pour nous.

La découverte du porno sera comme une bouffée d’air frais dans ce monde intérieur opprimé. Paul trouve enfin une activité vécue pour soi et par soi. Elle lui permet à la fois de se retrouver mais aussi de se soulager d’une tension. Le seul souci est que cette activité entre en conflit avec sa morale : il se sent coupable, honteux. Cela reste cependant le meilleur compromis face à son mal-être, d’autant qu’il en a une consommation contrôlée qui lui permet de maintenir un certain équilibre psychique.

Jeune adulte, le clivage de sa personnalité est flagrant : le Moi social est renforcé par la prépa et sa petite amie Anna qui a tous les attributs pour le faire briller en société. Parallèlement, le vrai Moi continue de s’exprimer à travers le porno.

Les défenses commencent à s’affaiblir lorsqu’il entre dans la grande école et rompt dans le même temps avec Anna. En effet, en perdant Anna il perd aussi tout un monde autour duquel il a construit sa personnalité. Il réalise également avec la prestigieuse école que jusqu’à présent ses choix étaient conditionnés par des attentes parentales implicites, qu’il n’a rien fait selon ses propres envies. Tout s’ébranle, il perd ses repères : ne sait plus qui il est ni ce qu’il veut. Il a l’impression d’avoir vécu tout ce temps dans le faux, avec une personnalité artificielle.

Il se réfugie alors dans la seule activité qu’il sait le soulager efficacement de ses angoisses: le porno. La consommation compulsive de porno lui permet de s’anesthésier, d’empêcher les angoisses de remonter à la surface afin de ne pas avoir à s’y confronter.

Pour se sortir de cette impasse Paul envisage une rupture totale avec son mode de vie, d’où le projet professionnel de deux ans en Asie. On peut s’interroger d’ailleurs sur le sens de cette destination qui n’est pas anodine. Là bas, il va bien mieux, son approche de la sexualité est différente : elle n’est plus compulsive et culpabilisée mais riche et décomplexée : il est capable de laisser libre court à ses fantasmes. Le changement de contexte lui a permis en effet de se libérer du poids de la morale mais aussi de l’emprise parentale dont la tyrannie insidieuse le consumait à petit feu.

Sa rencontre avec Diane correspond à un moment où, ayant réussi à affirmer une personnalité libre et indépendante, il souhaite revenir à certaines valeurs familiales traditionnelles. On ne peut néanmoins s’empêcher de voir dans ce choix, le désir inconscient d’un cadre sexuel stricte grâce auquel il espère pouvoir contenir des pulsions. Quand il parle du challenge de l’abstinence on comprend d’ailleurs plus une mise à l’épreuve de soi, de ses pulsions. Cependant, on pourrait aussi voir dans ce choix une volonté inconsciente de légitimer une consommation de porno : « je n’ai pas de rapports sexuels donc je peux me permettre de regarder du porno »…

Avec Diane, c’est la première fois qu’il parle d’un sujet touchant à sa stricte intimité (l’addiction au porno) et la réaction ne fut pas très encourageante puisque cela s’est soldée par une rupture. Cet événement plus le séjour catastrophique en Asie et la longue période de chômage qui s’en est suivie, ont provoqué chez Paul un sentiment puissant de rejet, de déception, de faiblesse, d’impuissance, de frustration, et j’en passe, si bien qu’il est au bord de l’effondrement psychique.

Ce cocktail d’émotions négatives a déclenché une importante rechute. On commence à apercevoir l’évolution dans le contenu des vidéos porno : vidéos classiques, exhibitionnisme et voyeurisme, sado-masochisme. Il a besoin de toujours plus pour obtenir la même satisfaction. On pourrait voir avec l’exhibitionnisme et le voyeurisme une tentative d’élaboration de la notion de prise de risque via l’identification à autrui. En revanche, le SM signe l’échec du processus de pensée et la régression à un éprouvé corporel, c’est à dire éprouver son corps (ou celui d’autrui) pour ne plus ressentir la douleur psychique (mais aussi accessoirement punir et se punir d’exister). Cette escalade est visible dans le contenu des vidéos porno mais aussi dans la réalisation des fantasmes. Au début Paul se contente de magasines, puis passe aux vidéos, puis aux rapports avec des partenaires réels avec lesquels il reproduit ce qu’il voit dans les vidéos. Quand le fantasme ne lui suffit plus alors il l’assouvit avec des partenaires, puis lorsque le réaliser ne fonctionne plus alors il en trouve un autre. Il y a toujours ce besoin impérieux de recommencer en allant encore plus loin.

A chaque fois qu’un changement se produit dans sa vie : nouvelle activité professionnelle, nouvelle compagne, nouveau pays, mariage…, Paul voit ça comme un nouveau départ, un nouvel espoir, et récupère une maîtrise de ses activités sexuelles. Le porno reste malgré tout toujours présent, faisant office d’anti-dépresseur chronique, mais ce sont des périodes où il contrôle davantage sa consommation. Ces périodes d’abstinence sont très valorisantes, il récupère en sentiment d’efficacité personnelle, se sent plus fort.

Le souci est que chaque nouvelle rechute est vécue comme un drame intérieur : il se dit que plus rien n’a d’importance alors autant lâcher complètement prise. Elles provoquent des émotions de plus en plus violentes (culpabilité, honte, dégoût, colère, incompréhension de soi, …) qu’il arrive à supporter uniquement en se perdant dans des conduites sexuelles de plus en plus extrêmes. D’où la nécessité dans la thérapie de déculpabiliser la rechute afin de rompre le cercle vicieux.

On voit bien que chez Paul tout a commencé par le porno, ce fut la solution aux premières angoisses. Puis, l’âge et les événements de vie ont ajouté de nouvelles angoisses et le porno n’a plus suffit pour les soulager. S’est ainsi installée une véritable addiction sexuelle avec des pratiques de plus en plus intenses, en nature, en fréquence et dans la durée, lesquelles ont un effet boomerang sur le psychisme : plus il va loin dans ses conduites, plus il éprouve des difficultés à supporter ce qu’elles lui renvoient.

Le porno alimente les fantasmes. Chez certains c’est positif car cela leur permet d’enrichir leur imaginaire érotique, imaginaire qui se suffit à lui-même en tant que source de plaisir. Par exemple, il leur permet de s’identifier aux personnes à l’écran et donc vivre une sexualité qu’ils n’oseraient expérimenter dans la réalité. Une des problématique de Paul est qu’il ne supporte pas que les choses lui échappent car c’est se confronter à la frustration, émotion qu’il est incapable de gérer. Il n’est donc pas étonnant qu’il ne soit pas capable de se satisfaire du fantasme, car le propre du fantasme c’est justement accepter que les choses puissent ne pas se réaliser. Ainsi, chez lui, le porno alimente en fait un sentiment de frustration, et comme il n’y a aucune limite à la frustration (on peut toujours trouver une source de frustration), il aura beau aller chercher toujours plus loin de quoi se satisfaire il ne sera jamais comblé.

Voici, un schéma qui résume l’escalade des fantasmes.

Ce qui est en JAUNE concerne l’escalade dans le contenu des vidéos porno. En BLEU il s’agit de l’escalade dans la réalisation des fantasmes. Tout commence par les magazines, puis vidéos, puis vidéos exhibitionnistes et voyeuristes, puis vidéos SM. On passe ensuite au sexe avec des partenaires réels avec au début le salon de massage, puis échangisme, club SM, escortes. En parallèle il y a une intensification dans la fréquence et la durée du visionnage de vidéos porno, ce qui signifie la quête de nouveaux fantasmes.

Enfin, j’ai inscrit en VIOLET les prostituées trans car pour moi cette pratique a encore un autre sens que les précédentes. Je m’explique:

Jusque là les conduites de Paul étaient motivées à la fois par une excitation sexuelle et par un désir de transgression : transgression des idéaux parentaux, de la morale religieuse et sociale. D’ailleurs, on remarque en parallèle de l’escalade des fantasmes, une escalade dans la transgression. Plus ça va, plus cette transgression se transforme en conduites ordaliques.

L’ordalie c’est frôler la mort pour se sentir vivant. J’entends « mort » autant au sens littéral que figuré du terme, il peut en effet s’agir d’une mort symbolique : par exemple sociale ou professionnelle. C’est une épreuve auto imposée dont l’issue dépend d’une puissance supérieure, autrement dit il s’agit de mettre son destin entre les mains du hasard.

Pour Paul, il n’y avait au début pas beaucoup d’enjeux à se faire prendre avec des magazines porno, puis, il y en a eu plus à se faire surprendre par son chef en train de se masturber au bureau, puis encore plus à se faire surprendre par ce dernier ou encore sa femme à aller voir des escortes sur ses heures de travail.

Avec les prostituées trans Paul va mettre à mal à la fois son identité sexuelle, une des rares choses constitutive de sa personnalité qui était encore stable, et son désir sexuel, qui jusque là n’avait jamais été forcé.

L’ordalie est ainsi poussée à l’extrême car il ne s’agit plus de la transgression de l’ordre établi et donc de risquer sa place dans la société ou dans sa famille, mais de la transgression de soi avec le risque de perdre son intégrité psychique et physique.

L’escalade des fantasmes a laissé progressivement place à l’escalade des conduites ordaliques. Depuis quelques temps, Paul ne peut plus se contenter seulement du fantasme pour se soulager, il a besoin en plus de se mettre en danger pour se sentir exister. Mais aujourd’hui le danger ce n’est plus de perdre son travail ou sa femme, c’est de se perdre soi complètement.

Cas clinique

Le texte qui suit retrace le parcours d’un patient venu me consulter pour une addiction sexuelle. Vous trouverez l’analyse de cas ici .

Pour préserver l’anonymat des personnes les noms ont été modifiés.

Paul est un homme de 36 ans, il vit à Paris avec sa femme Coline, ils sont mariés depuis 3 ans. Il est cadre supérieur dans une multinationale. Ils ont actuellement des projets de famille qui sont entravés par des difficultés à concevoir un enfant.

Le père de Paul est un professeur de sociologie originaire de Pologne. Il a rencontré sa mère à Varsovie alors qu’elle était venue y étudier le Polonais. C’est ainsi qu’il va quitter la Pologne à 39 ans pour épouser cette femme de 15 ans sa cadette. Le couple s’installe à Paris et aura trois enfants : Paul, l’aîné, Hugo et Marc.

Paul sait peu de choses sur la vie de son père en Pologne mais devine qu’elle a été douloureuse.

Sa mère est issue d’une famille d’immigrés espagnols où les hommes ont tout pouvoir. Cette organisation patriarcale a fait d’elle une femme discrète, peu affirmée. Paul dira d’elle qu’elle est dans son monde, un monde plein d’angoisses.

Dans sa famille on ne parle pas des souffrances, ce serait un aveu de faiblesse. La décence c’est la pudeur des sentiments. La religion tient une part importante dans la vie de famille. Les enfants sont éduqués dans une morale religieuse stricte où tout ce qui est considéré comme mal est fortement culpabilisé. L’auto-discipline est de rigueur : il faut être exigent vis à vis de soi-même et se donner les moyens de réussir. Derrière cette assertion il y a le reproche implicite de ne jamais faire suffisamment. Les valeurs familiales sont très tournées vers le travail, la famille et surtout la reconnaissance sociale.

Dans cette famille on ne sait pas gérer les émotions négatives donc on fait comme si elle n’existaient pas : on se se met pas en colère, rien ne déborde. Les seuls exutoires possibles sont la prière et le sport. Comme on ne sait pas dire ce qui ne va pas, on ne sait pas non plus l’entendre : il n’y a donc ni écoute, ni réassurance.

Paul se souvient de deux événements : le premier concerne sa cousine germaine, avec laquelle il a passé toute son enfance et adolescence. Alors qu’elle avait une vingtaine d’années, elle abandonna l’enfant dont elle était enceinte car né trisomique. Personne n’a jamais su qui était le père. Ce drame a été si bien étouffé que cette cousine disparut quasiment de la scène familiale : on en parlait tout simplement plus.

Le deuxième événement se passe chez les Scouts. Paul, a toujours été un enfant modèle : il excelle à l’école, se passionne pour l’escrime et les insectes. Il est curieux, doux, gentil et mesuré. Il est l’enfant préféré de ses parents, grand-parents et maîtresses. Alors qu’il était chef Scout un été, il décide subitement d’abandonner son groupe en plein milieu d’une activité. Il se rappelle vaguement d’une vexation à la base de cette décision, mais surtout il se souvient d’un profond sentiment d’exaspération. Il part sans rien dire à personne, rentrant chez lui à pied sur une vingtaine de kilomètres avec des idées de rebellions plein la tête. Cet acte provocateur n’a absolument pas eu l’effet escompté : lui qui cherchait à affirmer une opposition à l’autorité, est arrivé chez lui dans une profonde indifférence. Alors que tout le monde devait s’inquiéter depuis des heures, il a en effet trouvé ses parents et ses frères attablés en train de dîner comme à leur habitude. Paul les a rejoint en attendant la foudre qui ne vint jamais : ni ce soir là, ni les jours suivants. Il n’est plus retourné chez les Scouts ni n’a réessayé de provoquer ses parents.

Paul ne fait pas de vagues, d’une part car il se heurterait au modèle éducatif mais aussi à une absence de réaction parentale, l’anecdote si dessus en est l’exemple parfait. Il se construit donc un rôle, le rôle de l’enfant heureux, celui qui n’a aucun problème.

Il existe une véritable pression parentale pour être dans la norme, ne faire preuve d’aucune extravagance. Il ne faut pas se faire remarquer, ni dans les échecs ni dans les succès que l’on doit vivre humblement. Ainsi, de peur de mal faire, Paul essaie toujours de deviner le mode de pensée parental lorsqu’il doit prendre une décision. Il ne fait donc pas ses choix en fonction de ses envies mais plutôt en fonction de ce que l’on attend de lui. Paul dira qu’il a mis longtemps à s’écouter, à développer un libre arbitre.

Avec ses parents et ses frères il joue à des jeux de société, parle de son travail à l’école, de sa passion pour les insectes et pour le sport. Il demande plus spontanément des conseils à son père sur ses choix d’orientation mais se tourne vers sa mère pour la gestion du quotidien. La famille vit une vie simple et heureuse. Le lien est tendre et affectueux. Seulement rien dans la relation ne vient toucher l’intime : on ne se raconte pas, ni dans les peines ni dans le joies.

La pudeur sentimentale des parents n’a d’égal que celle de leurs corps. C’est une famille où l’on ne se dénude pas les uns devant les autres et surtout où l’on ne parle pas de sexualité, même de manière éducative.

A l’âge de 13-14 ans, Paul commence à acheter des magasines pornographiques qu’il cache sous son lit. Il garde cette activité secrète, ne la partagera pas même avec ses amis. Il sait que c’est un péché. Il se sent honteux, faible et coupable. En plus de la culpabilité pour une activité interdite s’ajoute la culpabilité de ne pas être la personne qu’il prétend être, il a l’impression de « tromper son monde ».

A 18 ans il rencontre Anna, leur relation durera 3 ans. Il est très amoureux et découvrira avec elle la sexualité. Elle est belle, fait une prépa comme lui, et est issue d’une grande famille bourgeoise qui a une histoire, un héritage culturel fort me dira t-il. Son activité pornographique ne cesse pas malgré l’arrivée d’Anna dans sa vie, il achète toujours des magazines car il n’ose aller consulter des vidéos sur l’ordinateur familial.

A cette période il est très épanoui, notamment car la prépa dans laquelle il se trouve le stimule vraiment intellectuellement. Il passe ensuite le concours d’une grande école, là les choses se compliquent : il s’ennuie en cours, ne trouve plus de sens à ce qu’il fait. Si jusqu’à présent être le meilleur lui suffisait, ce n’est plus le cas.

Il quitte la résidence étudiante pour un studio et dans le même temps la relation avec Anna se termine. Pour la première fois de son existence il se laisse aller à l’oisiveté, ce qu’il vit très mal car cela le ramène à la culpabilité de l’hédonisme. Son angoisse est exacerbée par le fait que dorénavant il doit organiser ses journées et faire des choix sans se référer à des cadres extérieurs. Cette perte de repères le rend incapable de se projeter dans l’avenir, si bien que durant 4 ans il n’aura de cesse de changer d’avis sur ses projets professionnels. Il commence à ce moment à identifier le double jeux de sa personnalité et à éprouver un sentiment d’imposture qui le plonge dans un profond mal-être.

L’acquisition d’un ordinateur personnel lui permet de se perdre dans une consommation compulsive de vidéos pornographiques. Il s’initie avec des vidéos professionnelles puis, frustré par leur manque de réalisme, se tourne rapidement vers les vidéos amateurs. Progressivement, il glisse vers un contenu voyeuriste (des personnes qui en filment d’autres à leur insu) et exhibitionniste (personnes qui font l’amour en public).

Puis, Paul part deux ans en Asie pour un projet professionnel. C’est au début de ce voyage qu’il fait par hasard l’expérience de la prostitution dans un salon de massage. En y allant il ne savait effectivement pas que le massage se finirait par une masturbation. Cet épisode marque l’entrée dans la sexualité tarifée. Aussi, c’est là bas qu’il découvrira les sites échangistes, via lesquels s’organisent des plans sexe à plusieurs. En France, il consultait depuis plusieurs années déjà ce genre de sites mais sans jamais oser passer à l’acte. Le fait d’être dans un tout autre contexte a facilité la mise à jour de certains fantasmes qu’il a étonnamment bien acceptés. Le porno reste toujours en trame de fond.

La deuxième année il fait la rencontre de Diane, elle aussi est expatriée, ils tombent amoureux. Cette relation durera deux ans mais cette fois sans sexualité, sa partenaire voulant attendre le mariage. Il accepte assez facilement cette abstinence en choisissant d’y voir là une forme de challenge. Il lui reste fidèle et fait plusieurs tentatives d’arrêt du porno durant leur relation, la plus longue période étant de deux mois consécutifs.

Après une année de césure où il revient en France faire un master de droit, il retourne en Asie. Il sera à jamais marqué par cet ultime séjour qui s’est terminé de manière catastrophique.

Avant de partir pour ce second séjour, il se sépare de Diane. Un des motifs de cette rupture douloureuse fut la non-acceptation de l’addiction de Paul par cette dernière, lequel, dans un soucis d’honnêteté la lui avait révélée.

Déjà fragilisé par cette séparation, il repart en Asie faire un travail pour lequel il sait qu’il n’est pas suffisamment qualifié, mais il était loin de se douter de l’ampleur de la difficulté. Il se heurte à un système de corruption contre lequel il tente de résister jusqu’au jour où il apprend sans autre forme de procès qu’il est renvoyé. Il rentre en France profondément blessé par cette expérience, avec un sentiment fort de trahison. Aujourd’hui encore son souvenir est douloureux.

S’ensuit une longue période de chômage durant laquelle il cherche du travail sans grande conviction. Il passe beaucoup de temps sur des vidéos pornos, fréquente les salons de massage et continue à faire des rencontre via des sites échangistes. Le contenu des vidéos devient de plus en plus hard : il passe de l’exhibitionnisme et voyeurisme au fétichisme (vidéos SM). Selon le même processus que pour l’échangisme, il se met à parcourir les sites des clubs SM, à y aller en tant que spectateur, puis finit par passer à l’acte.

Puis, il trouve l’emploi qu’il occupe actuellement. La reprise d’une activité professionnelle réduit considérablement sa consommation de sexe. Il se met en couple avec Coline et arrête complètement les clubs, les salons de massages et les sites échangistes mais garde cependant le porno. Le couple emménage ensemble, ce qui ne laisse pas beaucoup d’occasions à Paul de regarder du porno à la maison. C’est donc au bureau qu’il va y aller. Au début, culpabilisant de prendre sur ses heures de travail, il arrive à maîtriser sa consommation. Mais le temps passant, il perd de plus en plus le contrôle.

Bien que le couple soit très amoureux avec une sexualité épanouie, il ne peut s’empêcher, au bout d’un an de relation, de retourner au salon de massage. Il s’interdit d’aller dans des clubs ou de rencontrer des partenaires sexuelles. Il discute avec Coline de l’idée de pratiquer l’échangisme mais se confronte à un refus catégorique. Il lui parle en revanche de son addiction au porno, et elle a une réaction très bienveillante.

Ils décident de se marier. C’est un nouveau départ, Paul prend de bonnes résolutions : arrêter définitivement le porno et les salons de massage. Ses tentatives d’abstinence échouent. Envahi par un sentiment de culpabilité, il consomme plus que jamais et expérimente les escortes aux heures de bureau. Il y passe une heure et retourne travailler. Il met en scène avec elles ce qu’il voit dans les vidéos. Au début il est très excité par cette nouvelle pratique, et en ressort soulagé. Puis il se lasse, finit frustré, déçu. La colère, le culpabilité ou encore la honte sont décuplées et insupportables, il peut les ruminer des jours durant. Mais c’est le sentiment de dégoût qui prédomine : dégoût de soi et de l’autre. Et pourtant, il ne peut s’empêcher d’y retourner.

Il fait semblant que tout va bien pour ne pas inquiéter sa compagne, joue le rôle du mari modèle, ce qui le culpabilise d’autant plus que c’est la seule qui n’attend pas de lui qu’il soit un bon élève. A chaque vacances, lorsqu’il interrompt ses activités sexuelles il va beaucoup mieux, se sent plus fort et sa relation de couple est meilleure car il est plus disponible. Puis, de retour au travail, tout recommence, inexorablement.

Lorsqu’il vient me voir, Paul a pu dépenser dans les mois précédents jusqu’à 2000 euros par mois en escortes et consomme du porno au moins 3 fois par semaine, entre 1h et 3h par jour. Il vient de franchir une nouvelle frontière en allant voir des prostituées trans : MTF (male to female) non opérées génitalement. Il me dit atteindre un niveau d’incompréhension totale de ce qu’il fait car il n’est ni attiré sexuellement par le corps d’un homme (il s’est demandé si aller voir des personnes trans n’était pas en réalité une manière d’exprimer une homosexualité), ni par le mélange d’attributs physiques mixtes (féminins et masculins) des femmes trans qu’il rencontre. Il est effrayé par le fait que les choses puisse aller encore plus loin.

Lorsqu’il consomme du porno, l’orgasme est secondaire, il prend plaisir juste à regarder. Pour lui c’est un « terrain de jeu infini ». Il aime observer les corps et ce que l’on peut faire avec, il y trouve un certain esthétisme. C’est une source d’inspiration sans limites dont l’objectif et de recréer ce qu’il voit à l’écran dans la vie réelle. Il n’a jamais considéré les personnes avec lesquelles il a eu des aventures comme des objets, la rencontre a toujours été un élément important.

Il a installé des bloqueurs sur son téléphone : initiative peu concluante car cela l’oblige à y passer encore plus de temps pour les contourner. Souvent, son seul frein c’est la batterie de son portable qui finit par se décharger.

Il vient consulter car il a pris conscience qu’il ne pourrait s’en sortir seul. Il a l’impression d’avoir épuisé toutes ses ressources : il n’est plus capable de penser son trouble, il est prisonnier d’une conduite à laquelle il ne peut que se soumettre docilement. Il se dit qu’il a tout fait pour se construire une vie agréable : il est amoureux de sa femme, leur couple est solide, il a des amis et une famille aimante, un travail qui lui plaît, des loisirs, mais au final jamais rien ne le satisfera, ne viendra combler le vide intérieur : il continuera de regretter les choix qu’il n’a pas faits, les vies qu’il aurait pu avoir. Il ne se reconnaît pas, il a l’impression d’être étranger à lui-même. Il a espéré que l’arrivé d’un enfant le ferait se sortir de cette spirale infernale mais il y croit de moins en moins. Les rêves et les envies qu’il avait commencent à se flétrir pour être remplacées par une existence mécanique dont il a la sensation d’être le spectateur.

Le cercle vicieux de l’addiction sexuelle

Les produits ou comportements à la base des addictions ont une double fonction, le plaisir et la suppression des affects négatifs, autrement dit : jouir pour ne plus souffrir.

Seulement, si elle est efficace à court terme, cette solution fait de la vie des personnes un véritable enfer à long terme : amplification des ressentis négatifs dus à la perte de contrôle, et besoin de toujours plus (de sexe, de produit…) pour les soulager. C’est un véritable cercle vicieux que l’on peut schématiser ainsi :

En fait, à long terme le sexe devient pour la personne à la fois l’unique solution et son plus gros problème.

Les critères de l’addiction sexuelle

En 1990, un chercheur, Aviel Goodman, a énoncé les critères de l’addiction. Ces critères s’appliquent à toute forme d’addiction puisque quelque soit le produit ou le comportement le processus de l’addiction reste le même.

Selon ces critères, l’addiction au sexe peut donc être définie par :

  • L’impossibilité de résister à l’envie d’avoir des rapports sexuels ou de regarder du porno.
  • Une sensation croissante de tension précédant les rapports ou le visionnage de porno.
  • A la fois une sensation de plaisir et de soulagement pendant les rapports ou le visionnage de porno
  • Un sentiment de perte de contrôle pendant le comportement.
  • Des idées relatives au sexe très présentes, qui se manifestent souvent de manière intrusives. Elles peuvent concerner l’acte en lui-même, sa préparation ou bien ses conséquences.
  • Une intensité et une durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l’origine.
  • Des tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement.
  • Un temps important consacré à préparer les épisodes, à les entreprendre ou à s’en remettre.
  • La survenue fréquente des épisodes lorsque la personne doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiale ou sociales.
    Des activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement.
  • La perpétuation du comportement, bien que la personne sache que ce dernier cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou psychique.
  • Une tolérance marquée: la personne a besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence du comportement pour obtenir l’effet désiré, ou bien l’effet procuré va diminuer alors que le comportement est de même intensité. En fait, il faut consommer toujours plus pour obtenir la même sensation initiale de soulagement : c’est ici qu’entre en jeu ce que l’on appelle l’escalade des fantasmes, j’aborderai ce point plus en détail dans un autre article.
  • Une agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.

L’origine de l’addiction sexuelle

Carences affectives

L’attachement addictif à une drogue ou à une conduite vient souvent combler une pathologie du lien avec les premiers objets d’attachement, c’est à dire les parents ou substituts parentaux. Qu’il s’agisse de carences affectives, de deuil, de négligences, de maltraitance ou encore d’inceste, l’enfant insuffisamment sécurisé par les adultes censés en prendre soin ne va pas être en mesure, en grandissant, d’investir de façon saine de nouveaux objets d’attachement (partenaires amoureux). Il a construit l’idée que l’amour est dangereux et que pour ne pas détruire ou être détruit il faut s’en protéger. C’est donc dans un soucis d’auto-préservation que l’enfant devenu adulte évitera les relations amoureuses et orientera sa sexualité vers des pratiques ne faisant intervenir aucun affect : masturbation devant des vidéos pornographiques ou rapport sexuels avec des partenaires objectifiés.

Mais ce manque affectif finit lui-même par devenir source de souffrance et, mis face à son incapacité à nouer un lien amoureux, l’individu se réfugie dans la seule chose qui le soulage : le sexe. Les rapports sexuels sont souvent très ritualisés, la préparation, l’acte lui-même et l’après, suivent un mode opératoire quasi identique. Cette séquence comportementale prévisible est rassurante puisqu’elle se substitue à l’incertitude des relations humaines. Pourtant, à mesure qu’elle va répéter cette séquence, la personne prendra conscience du caractère mécanique et désincarné de sa sexualité ce qui ne fera que renforcer sa détresse.

Psychotraumatisme

L’addiction au sexe peut aussi venir en réponse au traumatisme d’une agression sexuelle. La personne va alors utiliser le sexe comme moyen de dissociation. Dans le champ du psychotraumatisme, la dissociation est un mécanisme de défense qui permet de se déconnecter de ses émotions et du souvenir obsédant de l’événement traumatique. En rappelant à la mémoire le traumatisme, le rapport sexuel a le pouvoir de dissocier immédiatement la personne. Parce que le cerveau sera en état de stress dépassé, il va spontanément se déconnecter, comme s’il subissait un court-circuit. Le circuit émotionnel et le circuit de la mémoire disjonctent donc aussi sur-le-champ. Grâce à cette anesthésie cérébrale, le souvenir intrusif de l’agression ainsi que les émotions douloureuses qui l’accompagnent vont être remplacés par un vide apaisant. La personne n’éprouvera plus la culpabilité de mériter ce qui lui arrive puisqu’elle va s’abîmer de son plein gré dans des fantasmes violents et glauques, la honte de ne pas valoir mieux que ce corps endommagé que l’on peut maltraiter à loisir, et plus généralement des sentiments de dégoût de soi et de la vie. Elle réalise rapidement que pour vivre dans un état continuellement anesthésié, il lui suffit de s’exposer de manière répétitive au situations ayant le pouvoir de la dissocier. Une fois la dépendance installée, il lui devient alors impossible de faire le lien entre ses conduites et l’agression sexuelle passée.

Relations fusionnelles

Le développement d’une addiction sexuelle peut aussi être la conséquence de rapports trop fusionnels avec les parents. En renvoyant à l’enfant l’image d’un être fragile et incapable d’être indépendant, les parents s’assurent qu’il ne se séparera jamais d’eux. Il est fréquent que ces enfants, une fois adolescents, mettent à mal l’enfant idéal fantasmé par les parents en fuyant dans des conduites transgressives. Cette attitude a pour objectif de provoquer une séparation qu’ils ressentent comme salvatrice. Seulement, pour certains, la séparation désirée sera tellement angoissante qu’ils se réfugieront dans un produit ou une conduite capables de remplacer leur dépendance affective aux parents par une autre dépendance. Le sexe devant un écran ou avec des partenaires interchangeables répond parfaitement à l’ambivalence de ces adolescents puisqu’il est à la fois une conduite transgressive en mesure de les éloigner de l’amour parental et une barrière au lien amoureux authentique pouvant provoquer la perte de l’amour parental.

Hypersexualité, addiction sexuelle et traits de personnalité

Parmi les traits de personnalité qui caractérisent le mieux les personnes hypersexuelles et addicts au sexe se trouve la recherche de sensations. Selon la définition de Zuckerman, ce trait implique « le besoin d’expériences et de sensations variées, nouvelles, complexes, et la volonté de s’engager dans des activités physiques et sociales risquées, expériences recherchées pour elles-mêmes ». La recherche de sensations est ainsi la première explication de nos différences d’attitudes envers le hasard et le risque : c’est par besoin de fortes stimulations que l’on s’exposerait à des situations dangereuses. La prise de risque est vécue comme une épreuve que l’on peut traverser avec succès, voire à l’extrême comme une séquence de mort suivie de résurrection. C’est le principe des conduites ordaliques : risquer sa vie au sens littéral ou figuré, s’en remettre au hasard, à la chance, pour en sortir victorieux, prêt à une nouvelle vie.

Cette mise en danger a toujours deux facettes : abandon ou soumission au verdict du destin, mais aussi tentative de maîtrise, de reprise du contrôle de sa vie. Il s’agit d’un risque choisi et non subi, les personnes en attendent un mieux-être même s’il n’est pas forcément conscient. La notion même de mise en danger est biaisée car elles ont le sentiment de maîtriser la situation, ce qui modifie nécessairement leur rapport au risque.

Le risque peut être de différentes natures : risque mortel au sens propre ou mort symbolique familiale, sociale ou professionnelle. Il existe ainsi une part transgressive d’une forme de loi sociale dans cette fuite en avant. On élude les choses censées nous rendre heureux aux yeux de la société, les messages de santé publique de prévention pour certains, on remet en cause la loi établie pour interroger une loi supérieure divine. Cet attrait pour la transgression rejoint la recherche de sensations dans le sens où transgresser procure pour certains un sentiment d’excitation.

C’est bien sûr dans l’histoire personnelle de la personne qu’il faut chercher le sens des conduites ordaliques. Généralement, il s’agit de tentatives de réparation de carences infantiles ou bien d’une réaction à la suite d’un événement traumatique où la personne a cru mourir. L’individu va interroger le destin ou le hasard pour justifier son droit à vivre, il va tenter de fonder la légitimité de sa propre existence, de prouver sa valeur, dans une démarche solitaire en se confrontant à la loi morale, sociale ou judiciaire.

L’addiction sexuelle

L’addiction peut se définir comme « la perte de la liberté de s’abstenir ». Autrement dit, ce qui caractérise l’addict c’est le fait d’être esclave d’un produit ou d’un comportement. Dans l’addiction sexuelle, la consultation frénétique de sites pornographiques ou la multiplication d’aventures sexuelles devient compulsive, c’est à dire que des forces intérieures poussent la personne à avoir recours au sexe : il lui est donc impossible d’y résister. Une fois l’acte sexuel accompli, à peine soulagée, elle est de nouveau en proie à l’insatisfaction et donc à l’impérieux besoin de recommencer.

Le processus de l’addiction

Quelle que soit l’addiction, tout commence par une expérimentation. Cette expérience initiale a souvent fonction de révélation, c’est pourquoi la personne va vouloir la reproduire. Dans un premier temps, ce sera de manière occasionnelle, dans un contexte récréatif, puis, par la suite, l’escalade dans les difficultés existentielles va la pousser à répéter cette expérience jusqu’à en perdre le contrôle. Elle devient alors une réponse nécessaire pour aller moins mal, la dimension de plaisir s’efface progressivement au profit de la recherche du soulagement immédiat.

En s’imposant ainsi à la personne, la conduite elle-même devient source de souffrance. L’addict est en proie à des sentiments de honte, de culpabilité ou encore de profond désespoir face à son incapacité à mettre fin à un comportement qu’il réprouve. S’il n’arrive à se passer de sexe c’est parce qu’un manque physique et psychique insupportable se fait ressentir dès qu’il en est privé : sensation de devenir fou, perte de contrôle de ses émotions, pensées envahies par des images relatives au sexe, bouffées de chaleur, mâchoire crispée, cauchemars, insomnies, etc.

Pour anesthésier ces nouvelles angoisses venues renforcer celles déjà préexistantes, l’individu va se réfugier dans une fuite en avant, répétant inlassablement les même conduites, apaisantes à court terme mais problématiques à long terme. Il est ainsi pris au piège d’un comportement dont il est à la fois l’auteur et la victime. Au problème à l’origine de la conduite s’est substitué un plus gros problème : celui de la conduite elle-même. La personne n’est plus en mesure de penser aux raisons qui l’ont poussée à avoir recours au sexe comme moyen de soulagement tant elle est prise dans une spirale infernale où ses conduites sont à la fois l’unique solution à ses yeux en même temps que son plus grand problème.

Les conduites addictives apparaissent souvent à l’adolescence et tendent à évoluer au cours de la vie. Elles fonctionnent généralement en réseau : on est rarement addict à un seul produit ou comportement. On peut par exemple être addict au cannabis et aux jeux vidéos à l’adolescence, déplacer son addiction sur la cigarette, la cocaïne et le sexe au début de l’âge adulte, puis se perdre dans les jeux de hasard et l’alcool. L’addiction est donc un processus bien ancré et auto-destructeur, signe d’une fuite de soi et de la vie plutôt que de problèmes passagers.

La sévérité de l’addiction

Le trouble addictif peut être plus ou moins sévère. Les personnes les plus vulnérables sont celles pour qui l’engloutissement est tel qu’elles finissent par désinvestir toutes les autres sphères de leur vie : sociale, familiale, professionnelle. Plus rien ne compte en dehors du plaisir et du soulagement procuré par le sexe. Les préoccupations sexuelles deviennent si envahissantes que l’individu n’est plus en mesure de se concentrer sur quoi que ce soit d’autre. L’essentiel de son temps est consacré à séduire, à parcourir internet à la recherche de vidéos pornographiques ou de partenaires sexuels, puis à passer à l’acte.

Un autre marqueur de sévérité réside dans l’escalade dans les fantasmes. Ce qui excitait au début ne suffit plus, le contenu des vidéos pornographiques est de plus en plus hard, les pratiques sexuelles de plus en plus extrêmes. La personne est progressivement happée par un univers sexuel violent et lugubre qui la rebute mais dont elle ne peut s’échapper. Pour certains, cela peut aller jusqu’à la consommation de pédopornographie. Cette violation de la loi constitue souvent un motif de consultation : la personne a franchi une limite qui l’effraie, aussi bien sur le plan psychologique (elles craint avoir développé des tendances pédophiles) que légal (elle vit dans la peur d’être appréhendé par la justice). Le roman d’Hubert Selby, Le Démon, illustre bien cette descente aux enfers née d’une insatisfaction permanente, d’un mal-être impossible à combler, qui poussent le personnage aller chercher toujours plus loin de quoi se soulager.

Plus l’addiction est sévère, plus la personne va ressentir les effets du manque. Le syndrome de sevrage est le même que dans l’addiction à une substance : l’individu est en proie à un mal être physique et psychique insupportable. Dans les addictions légères, le manque se manifeste principalement au niveau psychologique. L’angoisse ressentie est importante mais le sujet est en mesure d’attendre qu’elle se dissipe sans se sentir trop paralysé. Il lui est ainsi possible de vivre des périodes plus ou moins longues sans sexe. Dans les addictions sévères, le manque est à la fois physique (sudation, tremblements, perte d’appétit, cauchemars, insomnies, etc.) et psychique (angoisses anéantissantes). La personne ne peut plus maîtriser ni ses pensées ni ses émotions, elle se sent dépossédée de son être. Elle croit devenir folle et la mort s’impose comme seule issue possible. Chez ces addicts sévères, le sexe fait donc office de protection face à un effondrement massif voire une mort certaine. Les rechutes sont fréquentes car il leur est impossible de résister très longtemps au besoin de sexe.

Néanmoins, le faible degré de sévérité ne doit pas servir à mettre en doute l’existence de la pathologie. Il serait malavisé de définir un seuil à partir duquel une consommation de sexe peut être considérée comme pathologique. La seule limite fiable, qui fait basculer dans le registre d’une addiction, réside dans la demande du sujet. Lui seul est en mesure de dire s’il souffre d’un comportement dont il se sent l’esclave au point de ne pas arriver à y mettre fin sans aide extérieure.

L’hypersexualité

L’hypersexualité pourrait se définir comme une activité sexuelle soutenue source de plaisir et d’épanouissement, nécessaire à l’équilibre psychique de la personne. C’est un comportement sain dans le sens où il est adapté à la personnalité de l’individu, à ses envies, à ses besoins. Dans la majorité des cas,  il s’agit d’un choix de vie personnel, aucunement source de souffrance. Si certains peuvent ressentir un mal-être vis à vis de leurs conduites sexuelles, c’est souvent parce qu’elles entrent en conflit avec des valeurs morales ou religieuses. Cette détresse ne doit pas être confondue avec celle de l’addict sexuel qui dépasse largement les interrogations relatives à l’éthique personnelle.

Les fondements de l’hypersexualité 

Les mécanismes psychologiques qui sous-tendent ce type de conduites sont très variables d’un individu à l’autre. Une activité sexuelle riche peut être une manière de combler l’ennui, de relâcher la pression, de fuir un quotidien monotone. Elle peut aussi constituer un moyen de  réassurance sur ses performances, sur sa capacité de séduction. Nombreux sont ceux qui, à travers des aventures passagères fuient des problèmes de couple (liés notamment à une perte de désir) , ou qui, à l’inverse, tentent de protéger un lien amoureux d’un appétit sexuel ne pouvant être comblé par un seul partenaire. Ces aventures sans lendemain peuvent être tendres et affectueuses ou bien déshumanisées, dans ce cas l’autre n’est qu’un objet de satisfaction de son propre plaisir. Cette dimension objectale de la relation n’est pas problématique chez l’hypersexuel qui reste par ailleurs capable d’investir profondément et durablement une relation ; ce qui n’est pas le cas pour l’addict dont les carences au niveau de l’attachement viennent immanquablement perturber le lien à l’autre.

Pour certains, le recours à la pornographie ou à des partenaires auxquels ils sont sûrs de ne pas s’attacher peut faire office de barrière contre toute tentation d’un nouveau lien externe. La pornographie peut aussi constituer un moyen de se livrer en fantasme à des pratiques que l’on n’assumerait pas dans la réalité, tout comme le choix de clubs spécialisés peut permettre de réaliser des fantasmes inassouvissables avec son conjoint.

Il est possible de voir dans la quête de gratifications sexuelles l’expression d’une insatisfaction permanente où le besoin d’avoir toujours plus implique de laisser libre cours à ses pulsions ; ne rien s’interdire. Précisons qu’il y a une différence entre laisser libre cours à ses pulsions et être, comme l’addict, dans l’incapacité à les réfréner. Cette caractéristique de la personnalité est souvent retrouvée chez les personnes de pouvoir. Le pouvoir est un fabuleux aphrodisiaque, beaucoup s’en servent pour se placer au-dessus des lois, qu’elles soient morales ou juridiques, et la sexualité n’échappe pas à cette inclinaison.

Le risque de glissement

Un comportement hypersexuel peut être un choix de mode de vie durable ou bien  correspondre à une période particulière de l’existence. Parfois il arrive qu’il soit l’amorce de difficultés à venir et glisse ainsi vers une addiction. D’une démarche volontaire pour le plaisir, au fil des années, on passe à une conduite compulsive, échappant à la volonté, davantage dans le registre du soulagement. Les mécanismes de défenses autrefois adaptées ne suffisent plus pour assurer l’équilibre psychique de la personne et elle va trouver dans le sexe une échappatoire aux conflits majeurs émergents.

La représentation sociale de la sexualité

L’addiction sexuelle est un thème difficile à aborder car de puissants codes moraux mettent encore en doute l’existence d’une maladie liée aux excès de sexe. Si depuis une dizaine d’années, le domaine médical reconnaît la réalité de cette pathologie avec notamment l’apparition du terme d’addiction sexuelle, dans l’imaginaire collectif les dérives sexuelles restent associées à un vice, une perversion. S’affranchir de toutes nos représentations ainsi que de tout jugement de valeur, est nécessaire afin de tenter de comprendre ce qu’est réellement l’addiction au sexe. Le regard que nous portons sur la sexualité étant en grande partie conditionné par la société dans laquelle on vit, il est important de rendre compte des normes sociales actuelles en matière de sexualité avant de se pencher plus en détail sur le phénomène de l’addiction sexuelle.

L’ère de la « culture du désir sexuel »

Au cours de ces deux derniers siècles, la lutte pour l’accès au plaisir, la libération de la sexualité, en même temps que les combats pour l’égalité des sexes et pour le droit à la différence, ont profondément modifié notre rapport à la sexualité. Ce qui était indécent il y a cent ans est devenu la norme. On ne nous demande plus de réfréner nos désirs mais de les mettre au jour. La publicité, le cinéma, la télévision, internet et même certains romans tels que Fifty shades of grey véhiculent le même message, à savoir la recherche de plaisir et de sensations fortes comme composantes essentielles de notre vie. Seulement, il nous faudrait jouir, au sens large du terme, sans excès. Tout ce qui déborde de la norme est culpabilisé, et ceci est particulièrement vrai en ce qui concerne la sexualité. De nouvelles problématiques émergent ainsi de cette entrée dans l’ère de la « culture du désir sexuel ».

La difficulté réside notamment, en ce qu’aujourd’hui, dogme religieux mise à part, la censure n’émane plus d’instances supérieure. C’est à l’individu qu’il incombe de se conduire en consommateur avisé, raisonnable. La seule autorité qui fixe encore des limites est celle de l’État avec les politiques de santé publique. Mais sa tendance à faire de tous nos excès une potentielle maladie peut aisément mener à diagnostiquer malade une personne ayant des conduites, qui au final, relèvent plus d’une activité sexuelle désirée, choisie et assumée. Une activité sexuelle riche, tant dans sa fréquence et ses pratiques que dans la diversité de ses fantasmes, n’est pas forcément signe de déviance. Il faut donc être vigilant quant à l’utilisation du terme d’addiction sexuelle, l’addiction faisant écho à une maladie non à des comportements qui ne correspondent pas à ceux de la majorité. Un grand nombre d’individus se croient ainsi addict au sexe alors qu’en réalité ils souffrent d’un conflit entre leurs désirs et la censure imposée par leurs croyances morales ou religieuses.

La sexualité selon le genre

Notons par ailleurs que si la révolution sexuelle a profité à beaucoup d’entre nous, des divergences persistent dans la représentation de la sexualité au féminin et au masculin. Bien qu’aujourd’hui la femme ait le plus souvent le droit d’exprimer et de vivre ses désirs sexuels sans craindre d’être jugée sur le bûcher des bonnes mœurs, ce n’est qu’avec l’accord tacite de la société que l’homme reste le sexe dominant. Autrement dit, s’il lui est permis d’assumer une sexualité libérée ce n’est que pour mieux séduire l’homme. La façon dont s’habillent certaines femmes, avec une mise en avant du corps toujours plus marquée, signe cette ambiguïté, car sous une apparente émancipation voire prise de pouvoir sur l’homme, cela reflète en réalité leur dépendance au regard et au désir de ces derniers. Plus parlant encore, il s’avère que hommes et femmes confondus tendent à penser que, par nature, les hommes auraient plus de besoins sexuels que les femmes. Ainsi, sous couvert de différences d’ordre biologique, on induit qu’il serait normal voire nécessaire que la femme se soumette aux besoins de l’homme, ce qui revient donc à légitimer des rapports de domination.

La pornographie

On retrouve toute cette idéologie de la sexualité homme/femme dans la pornographie, bastion de l’image de la femme-objet. Elle n’est pas sans conséquences sur la construction psychique des individus. En tant que principal mode d’éducation sexuelle, la pornographie envoie comme message au jeune homme qu’une sexualité normale et épanouie doit ressembler à ce qu’il voit à l’écran, soit des rapports dégradants de domination où l’on se doit d’être performant. Plus encore, elle véhicule l’idée que la femme aime et réclame ce type de rapports.

Au vu de ces éléments, il n’est donc pas étonnant de retrouver une très grande majorité d’hommes pris au piège dans des pratiques d’excès sexuels en tout genre : comportements sexuels violents, utilisation de la femme comme objet sexuel jetable, consommation excessive de pornographie pour fuir des relations avec des partenaires réels où l’enjeu de la performance est trop important, etc. En se rendant complice de ce type d’agissements, la société est partie prenante de l’émergence de nouvelles pathologies telles que l’addiction sexuelle. Mais encore une fois, l’addiction sexuelle est devenue un terme générique, employé à tort et à travers, dès lors que nos pratiques ou nos fantasmes ne collent pas aux normes de la majorité. Pourtant, une activité sexuelle riche, tant dans sa fréquence et ses pratiques que dans la diversité de ses fantasmes, parfois mêmes inavouables, peut être un indicateur de bonne santé mentale. Il faut donc être prudent avec les diagnostics trop hâtifs, il existe une vraie différence entre des comportements que l’on peut qualifier d’hypersexuels et une véritable addiction au sexe.

Les relations fusionnelles

Qu’est ce qu’une relation fusionnelle?

Une relation fusionnelle implique que l’on inclut l’autre en soi, on a un besoin impérieux que l’autre soit là, il est omniprésent dans nos pensées et dans nos actes. On se sent exister qu’à travers l’autre, si l’autre est absent physiquement alors il n’y a plus de lien. On vit dans un monde clos et restreint pour être en contact permanent avec l’autre. On voit ce qui vient de l’extérieur comme menaçant cette relation exclusive à l’autre. 

Les deux protagonistes de la relation finissent par voir, penser, ressentir, entendre la même chose ; si bien que ce qui fait souffrir l’un, fait souffrir l’autre avec la même intensité. Il n’y a pas de distance. Souvent, comme cette souffrance est due à l’autre, elle finit par se retourner contre soi : je vois que tu souffres donc moi aussi je souffre, tu souffres à cause de moi donc je souffre aussi à cause de moi. Ceci explique pourquoi les personnes fusionnelles sont mues par une rage intérieure, une colère terrible dirigée contre eux-même pouvant conduire à des passages à l’acte auto-agressifs. 

Cette construction identitaire commune ne se fait toujours pas naturellement : un des deux peut forcer l’autre à penser comme soi, le pousser à se comporter de la même façon, à partager les mêmes activités, à avoir des centres d’intérêt identiques, bref, à partager la même vie. Dans ce cas, la relation fusionnelle est doublée d’une relation d’emprise.

Les couples fusionnels se construisent dans une co-dépendance. Ces personnes ne peuvent être avec quelqu’un de libre car le « désaccordage » avec autrui fait trop souffrir. Pour ne pas souffrir de ce que l’on ne peut avoir, le meilleur moyen reste d’en nier l’existence. C’est pour cette raison qu’une personne fusionnelle considère que ce qui est placé en elle existe par elle et pour elle, ce qui est placé en dehors n’existe pas. Comme ces personnes ont l’impression d’être tout, donc de savoir tout et de pouvoir tout dans la relation à l’autre, si quelqu’un remet en cause cette croyance fondamentale, elles vont chercher à l’exclure de leur univers.

Quelle est l’origine d’une personnalité fusionnelle?

On entre ici dans l’interprétation des causes, ce qui est un terrain glissant car il n’y a pas de cause claire et précise à une problématique psychologique. Chaque personne étant singulière, il y a donc autant d’individus qu’il existe d’explications à un comportement.

Néanmoins, on peut avancer sans trop de risque que les rapports de dépendance se nouent entre des personnes qui n’ont généralement pas pu faire l’expérience d’une relation suffisamment bonne et fiable avec un parent bienveillant lorsqu’elles étaient enfants. La dépendance affective vient tenter en vain de combler artificiellement la carence fondatrice. L’enfant qui n’arrive pas à combler le vide affectif, peut devenir « dévorant », avide de tout ce qui pourrait le remplir (nourriture, jeux…). Une fois adulte, la relation à l’autre suivra ce même chemin et se fera sur le mode de la convoitise car la voracité n’aura pas été transformée en désir de connaître l’autre à travers les échanges de paroles. L’autre est englouti comme on englouti de la nourriture pour se sentir rassasié, il sert à satisfaire un besoin, un manque, un vide.

Ainsi, ce choix de relation vient généralement en réponse à des angoisses intenses face à la mort, la solitude, l’abandon, la séparation, ou encore la peur de disparaître ayant pris racine dans l’enfance. On met en place ce système pour se sentir en sécurité.

Mais encore une fois, cette explication ne peut suffire à elle seule pour expliquer une problématique aussi complexe que la dépendance affective. Il faut prendre en compte les particularités de chaque parcours de vie, la personnalité que l’individu s’est construite, son tempérament (la part innée de la personnalité), afin de comprendre d’où vient un tel besoin affectif.

Peut-on s’épanouir dans ce type de relation?

Généralement, cette fusion est rassurante au début, puis elle devient progressivement source de malaise où émergent conflits et rancœurs car l’être humain ne peut pas vivre une relation épanouie sans moments d’indépendance et de solitude. Ce replis pour se retrouver avec soi-même est indispensable car lorsqu’on se fond en l’autre, il devient difficile de se sentir exister. D’un côté on ne peut plus se passer de l’autre par crainte de ne plus savoir où on va, ce que l’on aime, qui on est, mais en réalité c’est la relation fusionnelle qui engendre ce sentiment de perte identitaire. C’est un cercle vicieux, on se colle à l’autre pour se sentir en sécurité, mais comme ce mode relationnel n’est pas viable sur le long terme, arrive un moment où il menace de s’écrouler, ce qui ne fait que renforcer le sentiment d’insécurité.

En outre, le plus souvent, les liens fusionnels se mettent en place entre personnes souffrant des mêmes angoisses insupportables, dues aux mêmes carences fondatrices, ce qui augmente le risque d’issue malheureuse à la rencontre et redouble la croyance d’une fatalité à être abandonné.

Lorsque la relation fusionnelle prend la forme d’un lien protecteur d’une personne envers une autre, même si cela a l’apparence bienveillante d’une volonté de protection, l’autre partenaire est progressivement envahi par un malaise diffus. Il se sent étouffé. Le fait de vouloir protéger l’autre a malheureusement souvent pour conséquence, même inconsciemment, de se situer en position de supériorité : protéger devient alors aussi savoir ou pouvoir mieux que l’autre, puis dire et faire à la place de l’autre. Le rôle de protecteur est nécessaire pour l’un des deux car ce n’est que comme cela qu’il se sent exister, c’est avec ce statut qu’il s’est construit son identité. Il va donc se mettre en couple avec une personne qui a un besoin vital de lui, dont il suppose qu’elle ne partira pas tant qu’il lui prodiguera soins et attention. Mais cette attitude ne fait que renvoyer à l’autre sa grande dépendance, son incapacité à être autonome, à exister seul.

Pourquoi reste-t-on dans cette situation si on s’y sent mal?

Il existe de nombreuses réponses à cette question, ce qui vient immédiatement à l’esprit est la peur de l’inconnu, de la solitude. Pour certains, l’apprentissage de la solitude n’a pas pu avoir lieu, ils se croient complètement incapables de vivre seuls. Ils préfèrent être avec une personne qu’ils n’aiment pas, n’apprécient ou ne supportent pas, plutôt que de se retrouver seuls.

Parfois, les personnes ont l’illusion que le mariage peut apporter une libération par rapport à la famille d’origine. Le conjoint aide à échapper à un passé douloureux, à des parents trop encombrants, à une fratrie envahissante. Si on le quittait alors cela voudrait dire revenir sous l’emprise de sa famille. Mais le conjoint ne peut accomplir cette démarche d’émancipation à la place de la personne, cet affranchissement ne peut se conquérir que par soi-même en prenant de réelles distances, en dehors de toute forme de servitude ou de clan

Plus subtilement, certaines personnes vont tirer des bénéfices d’une relation fusionnelle. Une relation fusionnelle peut en effet avoir pour objectif de se mettre en valeur grâce à ce qu’elle peut représenter de positif et d’enviable aux yeux des autres. On peut se sentir par exemple valorisé par le rôle protecteur que l’on a vis à vis de l’autre. Sans ça, la confiance que l’on a en nous peut s’effondrer, cela devient donc un besoin de s’occuper de l’autre. S’occuper de l’autre suppose choisir quelqu’un qui a besoin que l’on s’occupe de lui, c’est ainsi que se crée une relation d’interdépendance : chacun est à la fois protecteur et protégé, protégé parce que protecteur.

Ces personnes croient ne pouvoir trouver, non seulement une place, mais aussi une légitimité dans la relation que si elles se rendent et sont reconnues utiles. Ce qui est différent de prendre soin de l’autre et lui apporter du soutien sans s’enfermer dans un rôle. Là le soin porté à l’autre est systématique et occupe le centre de la relation. Cette activité d’aide semble la seule raison pour la personne d’exister. Derrière il y a souvent chercher à plaire pour se faire accepter. Si on se sent valorisé par ce statut c’est donc au prix d’un certain assujettissement. Mais à force de renoncer à être visible, à s’exposer et à s’affirmer, on ne peut vraiment exister. On finit par croire qu’on ne serait rien sans l’autre.

Cette situation est accentuée chez les personnes ayant une prédisposition sincère et profonde à la sollicitude, par exemple les personnes ayant eu une éducation religieuse. L’habitude de prendre soin de l’autre peut devenir un mode relationnel particulier, consistant à se mettre en permanence au service de l’autre. La servitude n’est pas loin, avec le risque de s’oublier et de se sacrifier, puis le danger de s’enliser dans une situation relationnelle inextricable, où chacun s’en veut tout en en voulant à l’autre et en continuant à profiter du système. C’est un cercle vicieux, tout en se détestant de plus en plus, les deux protagonistes sont aussi de plus en plus ligaturés l’un à l’autre, se font de plus en plus de critiques acerbes et d’amers reproches, se heurtent de plus en plus souvent et, en même temps, se sentent complètement perdus dès que l’autre n’est plus là, ne pouvant plus se passer de lui.

Enfin, pour de nombreuses personnes, la relation fusionnelle vient faire office de bouclier face à leur propre violence. Souvent, ces personnes disent faire leur maximum pour ne pas se mettre en colère car la rage tapie au fond d’elles même est si forte qu’elles pourraient tout casser. L’autre vient contenir, retenir leur violence. Pourtant, ce barrage relationnel ne les libère pas pour autant, il renforce en fait leur peur fondamentale : la peur de ne pas pouvoir exister sans faire disparaître les autres.

Que faire lorsqu’on est pris dans une relation de ce type?

Plutôt que de forger des liens tellement étroits qu’ils finissent par nous asphyxier, il vaut mieux prendre le temps de se poser quelques questions. Par exemple, la place qu’ont nos blessures dans nos relations, ou encore les peurs qui nous poussent à vouloir garder l’autre tout le temps près de soi. Mettre en lumière ces souffrances, ces peurs fondamentales, permettra de comprendre la façon dont on se situe dans la relation. Une fois ce travail effectué on pourra mieux vivre avec l’autre en transformant une relation fusionnelle en une relation de libre proximité, passer ainsi de la fusion à l’union, en devenant à la fois proches et libres.

En effet, la façon que nos avons d’être en relation avec les autres dépend de nos références, des idées que nous nous sommes forgées sur l’autre, des croyances que nous avons sur la relation et, aussi, de notre conception du bonheur et du malheur, en lien avec notre représentation du monde. Pour lever les souffrances dues à ce type de relation il faut changer de perspective.

Bien souvent les peurs découlent d’une mauvaise évaluation des choses, elles ne sont pas rationnelles. Pour mettre fin à des souffrances il est important de savoir faire la distinction entre nos impressions et la perception. Même si elle part d’une vague sensation, l’impression est une idée sans perception réelle et sans pensée. Si nous nous appuyons sur nos impressions plutôt que sur nos perceptions, nous nous fabriquons une conception déformée de la réalité, et nous pouvons même nous convaincre que ce que nous croyons est vrai. Il faut donc s’efforcer d’observer les autres et les situations afin de désigner la réalité telle qu’elle est, de façon objective, sans jugement, ce qui va permettre une prise de distance qui rend possible le changement.

Si vous êtes dans une situation de dépendance affective et que vous souhaitez en parler à un professionel, vous pouvez me contacter, j'exerce en tant que psychologue dans le 10ème arrondissement de Paris