La relation d’emprise dans le couple

La relation d’emprise est une composante essentielle des violences conjugales. Elle se définit comme un processus de colonisation psychique qui a pour conséquence d’annihiler la volonté de l’autre. Il s’agit toujours d’une affaire de recherche de pouvoir sur l’autre, de satisfaction de ses propres désirs au détriment de l’autre.

Les violences conjugales sont très souvent exercées sous couvert de l’amour, de la jalousie, d’un besoin sexuel, d’une nécessaire éducation, de la fatigue, de l’énervement, de l’alcool etc. Elles sont une véritable entreprise de démolition identitaire utilisée pour conditionner la victime à se soumettre, à se ressentir comme n’ayant aucune valeur, coupable, honteuse, réduite à une chose.

L’emprise explique la raison pour laquelle on observe des violences répétées dans le couple sans que la victime ne s’y oppose. En fait, toute réaction de fuite est impossible pour plusieurs raisons :

♦ l’agresseur profère des menaces sur sa victime (mais aussi concernant les proches de cette dernière) dont celle d’être encore plus violentée ou d’être tuée si elle décide de partir, de dénoncer etc.
♦ les manipulations psychologiques font en sorte de culpabiliser la victime.
♦ la mise en place d’une dépendance financière, économique et administrative prive les victimes d’argent, de travail, de papiers et par conséquent de la garde des enfants lorsqu’il y en a.
♦ le développement de troubles psychotraumatiques fragilise les victimes de sorte qu’elles sont incapables d’agir.

Les troubles psychotraumatiques

Lors de scènes de violence intense la victime va être en état de stress dépassé. Cet état va engendrer un risque vital cardio-vasculaire et neurologique. Pour contrer ce risque le cerveau va développer un mécanisme de sauvegarde neuro-biologique exceptionnel qui va faire disjoncter le circuit émotionnel et le circuit de la mémoire. Cette disjonction va être responsable de l’apparition de deux symptômes traumatiques qui sont au cœur des troubles psychotraumatiques et des processus d’emprise :

– une dissociation traumatique, se traduisant par une anesthésie émotionnelle et physique, un sentiment d’étrangeté concernant le monde qui nous entoure (perte de repères spaciaux-temporaux) et la perte du sentiment de sa propre réalité physique et mentale.

– une mémoire traumatique, se traduisant par un vécu des violences subies à l’identique, surgissant de façon incontrôlée et qui envahit tout l’espace psychique. La personne ressent la même terreur, les mêmes douleurs, les mêmes ressentis sensoriels sous forme de flashbacks (images, bruits, odeurs, sensations, etc). Cette mémoire se déclenche au contact de la moindre chose rappelant les violences et leur contexte.

La dissociation c’est en quelque sorte un état de sidération, une paralysie psychique. La personne est déconnectée de ses émotions, elle se sent spectatrice des événements avec un sentiment d’irréalité : « j’étais comme dans un film ». L’anesthésie émotionnelle et physique que produit la dissociation l’empêche d’organiser sa défense et de prendre la mesure de ce qu’elle subit puisqu’elle paraît tout supporter. Parfois même, tellement les faits semblent irréels, la personne pense qu’ils n’ont jamais existé (amnésie dissociative). Cette absence de réaction légitimise l’acte de violence : « si elle ne s’est pas débattue c’est qu’elle le voulait bien » et est un formidable outil de soumission. Cet état va par la suite se chroniciser, la victime se sentira comme un pantin (elle se sent perdue, ne se reconnaît plus), elle sera incapable de se projeter dans une autre vie, un autre espace. C’est le terreau de l’emprise car l’agresseur va en profiter pour coloniser son psychisme et la réduire en esclavage. En outre, l’apparence de détachement de la personne va empêcher à l’entourage de s’inquiéter.

La mémoire traumatique entre en jeu lorsque la victime tente de s’éloigner de son agresseur et n’est plus en état de dissociation. Elle explose et envahit l’espace psychique en lui faisant revivre à l’identique ce qui a été enregistré lors des événements violents passés. Elle est présente en permanence car elle s’active au contact de tout ce qui lui rappelle sa vie passée. Pire encore, puisque c’est là dans sa tête, la victime s’approprie le discours de son agresseur qu’elle pense être le sien : « tout est de ta faute, tu l’as bien mérité, tu ne vaux rien, tu n’es rien sans moi, etc. ». Colonisée par ce discours, elle se sent coupable et honteuse, ce qui rend toute prise de conscience de ses droits et toute révolte impossibles.

En conséquence, au lieu de se sentir enfin en sécurité et plus sereine, elle ressentira une détresse intolérable. La mémoire traumatique transforme en enfer les seuls moments où la victime pourrait récupérer et organiser sa défense et sa fuite. Il y a alors un grand risque qu’elle retourne avec son agresseur qui, en ayant le pouvoir de la dissocier aussitôt, va l’anesthésier. Elle va croire qu’elle ne peut pas se passer de lui mais en fait c’est un mécanisme très biologique. De la même façon, ce système explique le fait qu’une personne maltraitée aura tendance à se tourner vers des partenaires violents, ils lui permettent en effet de vivre dans un état continuellement dissocié.

Ainsi, la confusion provoquée par les troubles psychotraumatiques va empêcher la victime de comprendre ses réactions et ses émotions. Privée de ses capacités d’analyse, se croyant folle, elle va fournir à l’agresseur un terrain fertile pour consolider son emprise, la manipuler, lui dicter des émotions, lui imposer des pensées et un rôle dans sa mise en scène. En outre, l’agresseur bénéficie du fait que les personnes ont tendance à se revictimiser. Par exemple on sait qu’avoir subi des violences dans l’enfance est un facteur de risque majeur d’en subir à nouveau tout au long de sa vie. La victime est ainsi souvent conditionnée à la soumission, à la tolérance et à l’hyper-adaptation à des situations extrêmes. Elle n’a jamais été ni protégée, ni reconnue comme victime, ni soignée, elle a dû grandir en survivant seule aux violences et à leurs conséquences psychotraumatiques. Elle a dû construire sa personnalité avec une mémoire traumatique et des troubles dissociatifs de survie, qui l’auront empêché de se connaître et de se penser comme normale. L’agresseur va donc tirer parti des traumas accumulés non traités de sa victime, et des conséquences souvent désastreuses des stratégies de survie qu’elle a été dans l’obligation de développer et qui sont des facteurs de vulnérabilité.

En plus de la complicité avec les systèmes agresseurs du passé de sa victime, l’agresseur bénéficie de toute une complicité ambiante : celle d’une société inégalitaire encore dans le déni face aux violences faites aux femmes et qui véhicule de nombreux stéréotypes sur les femmes, sur le couple et l’amour. On ne compte pas les exemples où entend, au sein de la sphère privée comme au tribunal, des remarques sexistes telles que « elle l’a cherché aussi ». De même, le mécanisme de la dissociation est très peu connus des officiers de justice. Lors de son procès, on reproche ainsi souvent à la victime de ne pas avoir réagi, on l’accuse de mensonge, d’avoir été consentante ou encore de s’être complu dans cette situation.

Psychothérapie

Sans une prise en charge adaptée, ces troubles psychotraumatiques peuvent durer des années, des dizaines d’années, voire toute une vie. L’objectif premier de la thérapie est d’informer la personne sur les mécanismes de l’emprise, l’aider à identifier les stratégies de son conjoint qui ont pour conséquence la dissociation. Apprendre que sa souffrance, ses troubles du comportements sont des conséquences des violences subies ; que ce sont des réactions normales face à une situation anormale ; que l’on est pas fou, débile, incapable, est déjà très libérateur en soit. Soudain on a les clés permettant de comprendre ce que l’on ressent, d’expliquer des comportements qui sont en fait des stratégies de survie. On peut éviter d’être piégé par certaines réminiscences de sa mémoire traumatique qui imposent une pseudo-réalité, on peut faire le tri entre ce que l’on est et ce qui nous colonise. Cette compréhension permet de renouer avec son estime de soi, son sentiment de dignité, d’unité, de cohérence et de sécurité intérieure, d’être moins vulnérables et de ne plus se sentir coupables.

La thérapie permet également de démonter le système agresseur en révélant l’intentionnalité à l’œuvre, les incohérences, en identifiant les stratégies de l’agresseur. On va ainsi donner à la victime les outils pour déjouer le pouvoir sidérant et dissociant de son agresseur, pour mieux se défendre, dénoncer les violences, ne plus être manipulée, ne plus être sous emprise

Enfin, il faudra aider la victime à intégrer la mémoire traumatique en mémoire autobiographique car c’est le seul moyen de s’en libérer. Cette étape permettra de ne plus vivre hanté par ses souvenirs comme s’ils appartenaient encore au présent et ainsi tourner une page sur les événements du passé en les rangeant du côté des mauvais souvenirs.

Si vous pensez être dans une situation d'emprise au sein de votre couple et que vous souhaitez en parler à un professionnel, vous pouvez me contacter, j'exerce en tant que psychologue dans le 10ème arrondissement de Paris

3 réflexions au sujet de « La relation d’emprise dans le couple »

  1. Bonjour,
    votre article est trés intéressant. Mais il y a quelque chose que je recherche avidement sur Internet et que je trouve pas, comment aider une victime? Car elles refusent l’aide. Ma soeur vit ce que vous décrivez depuis 8 ans….J’ai tout essayé, manière douce, manière forte, discussions, elle me rejette à chaque fois et maintent elle refuse tout contact (en même temps, elle es toujours avec lui et il lit ses mails et ses sms et controle son téléphone, et je ne veux pas la traumatiser en la harcelant moi-même à son travail).
    Serait-il possible d’avoir des pistes de solution? QUE FAIRE!? La je lui ai expliqué qu’elle subissait des violences psychologiques, je sens que j’ai pu un peu la faire reflechir, mais c’était au téléphone seulement et je suis sure qu’il était à côté d’elle… Donc dois-je attendre un peu pour la recontacter? 1 mois ou 6 mois? Dois-je aller à son travail au risque d’être une harceleuse? QUE FAIRE? je me dit qu’elle va peut-être reflechir et que j’ai semé la graine… Mais comment savoir à quel moment je peux la recontacter?

    Merci mille fois

    1. Bonjour Kahina, la meilleure chose que vous puissiez faire pour votre sœur est de cultiver le lien de confiance. Il faut qu’elle se tourne vers vous le jour où elle va commencer à réaliser qu’elle est maltraitée, et à ce moment vous allez lui expliquer ce qu’est une relation d’emprise. Pour cela il faut que vous deveniez une spécialiste pour avoir du crédit à ses yeux, il vous faut des références de psychologues, de psychiatres. Si elle reconnaît le fonctionnement de son couple dans les explications que vous lui donnez, si dans votre description de la personne abusive elle voit des similitudes avec son conjoint, alors elle commencera à comprendre le concept de manipulation. Mais il va falloir vous armer de patience car cela prend généralement un certain temps avant que la victime puisse se sortir de ce genre de relation. Cela commence par un doute qui progressivement va se transformer en certitude. Donc tout ce que vous avez à faire pour le moment c’est de récolter un maximum d’informations, de consulter des ouvrages sur les violences conjugales voire d’aller voir des professionnels, afin de pouvoir répondre aux questions de votre sœur de la façon la plus objective possible quand elle en aura. Il faut que vous soyez capable de décrire précisément les stratégies qu’use l’agresseur pour soumettre sa victime et d’apporter des réponses quant au comportement que la victime doit opposer à son agresseur pour sortir de cette relation.
      J’espère que ces quelques lignes vous auront apporté un éclairage.
      Bien cordialement,

  2. Merci beaucoup, je vais donc compiler tout un dossier en béton, ca va m’occuper et m’empêcher de pleurer! lol Et je vais essayer de lui envoyer de gentils petits sms poli d’ici 2 ou 3 mois pour renouer un peu. Merci mille fois!

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