Affiche de Eyes Wide Shut

La psychanalyse à travers le cinéma

L’idéal dans le couple Eyes Wide Shut


Bill et Alice semblent former un couple idéal : beaux, intelligents, aisés, installés dans une vie enviable. Lors d'une réception, chacun flirte de son côté, sans que cela menace encore leur lien. Mais, une fois rentrés, Bill refuse de reconnaître son attirance pour les deux femmes avec lesquelles il a flirté. Il affirme qu'il est différent des autres hommes, naturellement portés vers le sexe, tandis que les femmes mariées seraient davantage tournées vers la fidélité. Lorsqu'il dit à Alice : « No, I'm sure of you », il lui fait entendre qu'il ne doute pas de son désir à elle. C'est cette certitude tranquille, cette façon de décider par avance qu'elle ne peut pas désirer ailleurs, qu'Alice ne supporte pas et qui la pousse à lui parler de l'officier.

Elle lui révèle alors qu'elle a autrefois désiré un officier de marine au point d'avoir imaginé tout quitter pour lui. Cette parole fait effraction : Bill découvre qu'il existe chez sa femme un désir auquel il n'a jamais eu accès. Au même moment, le téléphone sonne et l'oblige à partir. La conversation reste suspendue. Or, lorsque l'on demeure sans voix, incapable de donner une forme ou un sens à ce que l'on ressent, l'affect cherche souvent à se décharger du côté de l'agir. Toute la nuit de Bill devient ainsi une fuite en avant dans l'action : il multiplie les rencontres, mais ne parle à personne de ce que cette révélation a provoqué en lui. Ce qui s'effondre n'est pas seulement sa certitude d'être aimé, mais l'illusion d'occuper une place garantie dans le désir d'Alice. Cette blessure est renforcée lorsqu'elle lui raconte son rêve : elle y fait l'amour avec l'officier, puis avec de nombreux hommes, tout en sachant que Bill assiste à la scène et en riant de son humiliation.

La nuit de Bill peut alors se lire comme une tentative d'éprouver sa toute-puissance. Possède-t-il encore le pouvoir qu'il s'attribuait ? Peut-il obtenir des passe-droits grâce à son statut de médecin, séduire grâce à son apparence et accéder à ce qui reste interdit aux autres ? Si Alice s'est autorisée à imaginer qu'elle pouvait aller voir ailleurs, qu'est-ce qui l'empêche, lui, de le faire réellement ? Quelle différence existe-t-il entre le fantasme et le passage à l'acte ? Au fil de cette quête, il se confronte à l'impossibilité de tout posséder, de tout savoir et de jouir sans limite.

Même au manoir de Somerton, où tous les fantasmes semblent pouvoir être réalisés et où les corps paraissent entièrement disponibles, quelque chose empêche d'abord Bill de s'abandonner à cette jouissance : il reste spectateur. Puis la limite devient extérieure et menaçante. Il est démasqué, son imposture révélée, sommé de partir et menacé d'une punition dont il ignore la nature. Il ne doit finalement son salut qu'au sacrifice d'une autre personne. Son statut, son argent et son prestige ne lui garantissent plus rien.

Bill fait ainsi, au cours de cette nuit, l'expérience du manque. Mais c'est précisément ce manque qui le met en mouvement, relance sa quête et maintient le désir vivant. À la fin, il peut enfin reprendre avec Alice la conversation interrompue. Tous deux renoncent peut-être à l'illusion de ne faire qu'un et acceptent qu'une part de l'autre leur restera toujours inconnue. Aucun amour ne supprime entièrement l'écart entre deux sujets ; le couple peut seulement construire un lien autour de ce manque, qui les sépare mais leur permet aussi de continuer à se désirer.