La psychanalyse à travers le cinéma
Asymétrie dans le couple Phantom Thread
Reynolds, grand couturier reconnu, occupe une position dominante : il impose ses règles, organise la vie de la maison et assigne aux femmes la place qu’elles doivent tenir auprès de lui. Alma apparaît d’abord comme « la femme de », celle qui entre dans son univers et tente d’y trouver une place. Pourtant, le film révèle peu à peu que les positions affichées par chacun dissimulent des désirs presque inverses.
Derrière sa maîtrise, Reynolds semble en effet désirer pouvoir, par moments, en être délivré. Il voudrait redevenir vulnérable comme un enfant, être nourri, veillé, entièrement pris en charge, mais cette dépendance menace l’image de puissance sur laquelle il a construit son identité. La maladie lui permet de vivre cet abandon sans avoir à le demander : affaibli, il peut remettre son corps entre les mains d’Alma et recevoir d’elle des soins auxquels l’homme autonome qu’il prétend être ne pourrait consentir aussi facilement. Son besoin de tout contrôler recouvre ainsi un désir contradictoire : celui de rencontrer quelqu’un auprès de qui il puisse enfin cesser de le faire.
Alma, à l’inverse, ne cherche pas seulement à obtenir l’amour de Reynolds. Elle veut devenir nécessaire à un homme qui semble n’avoir besoin de personne. Son empoisonnement prend alors un sens particulier : en le rendant malade, elle produit artificiellement la dépendance qu’il lui refuse lorsqu’il est fort. Celle qui paraissait dépendre de son regard devient celle dont il dépend physiquement. Il ne s’agit donc pas seulement pour elle de le dominer, mais de parvenir à créer une relation dans laquelle Reynolds ne puisse plus la maintenir à la périphérie de son existence.
Leur couple brouille ainsi les positions de domination et de dépendance. Reynolds garde paradoxalement une part de maîtrise puisqu’il choisit finalement celle à qui il accepte de la céder ; Alma conquiert une place centrale, mais au prix de devoir rendre Reynolds vulnérable pour pouvoir se sentir indispensable. Chacun trouve donc chez l’autre le moyen détourné d’accéder à un désir qu’il aurait du mal à assumer directement.
La dernière scène pousse cette logique jusqu’au consentement : Reynolds comprend ce qu’Alma est en train de faire et mange malgré tout. Ce qui relevait jusque-là d’un arrangement clandestin devient presque un pacte amoureux. Phantom Thread montre ainsi qu’un désir peut en cacher un autre : derrière la puissance de Reynolds se trouve le désir de dépendre, et derrière l’apparente vulnérabilité d’Alma, le désir d’avoir prise sur l’autre. Leur couple tient parce que chacun accepte finalement d’occuper, pour l’autre, la place qui lui permet de vivre cette contradiction.