La psychanalyse à travers le cinéma
La sécurité absolue Virgin Suicides
Les cinq sœurs Lisbon grandissent dans une famille où la sécurité, la morale et la protection passent avant leur liberté. Après le suicide de Cecilia, leurs parents renforcent leur surveillance et les isolent progressivement du monde extérieur. En cherchant à éviter un nouveau drame, ils privent leurs filles des expériences, des relations et des séparations nécessaires pour se construire.
Or l’adolescence suppose précisément de pouvoir investir un monde situé hors de la famille. Désirer quelqu’un, sortir, se tromper, être déçu ou abandonné participent aussi de cette séparation. La parole de Cecilia, avant sa mort, disait déjà tout du problème. À un médecin qui lui rappelle qu'elle est trop jeune pour savoir à quel point la vie peut être difficile, elle répond : « De toute évidence, docteur, vous n'avez jamais été une fille de 13 ans. » Cette phrase résume, mieux que toute analyse, ce qui se joue dans cette famille : les adultes parlent des filles, décident pour elles, les protègent, mais ne les entendent jamais vraiment.
Lux tente davantage que ses sœurs de faire exister son désir. Sa relation avec Trip lui offre un accès au dehors, mais celui-ci l’abandonne après leur première relation sexuelle. Lorsqu’elle rencontre ensuite différents garçons sur le toit de la maison, on peut y entendre une tentative de reprendre la maîtrise de cette première scène d’abandon, mais aussi une manière de faire surgir son désir au cœur même de l’espace où il est interdit. Le toit devient une frontière : elle n’est plus tout à fait enfermée, sans parvenir pour autant à véritablement partir.
Dans cette famille, le désir des filles n'est jamais vraiment entendu : elles sont regardées comme un groupe à protéger plutôt que comme cinq sujets distincts, porteurs de désirs et de conflits singuliers. Ce qui ne peut être ni parlé ni reconnu ne disparaît pas pour autant — il revient sous des formes clandestines, provocatrices, parfois destructrices, comme chez Lux.
Le film lui-même reproduit ce déni à sa manière : il est raconté par les garçons du voisinage, qui collectionnent des objets ayant appartenu aux sœurs et tentent, des années plus tard, de reconstituer leur histoire. Là où les parents en ont fait un groupe à protéger, les garçons en font un objet de fascination, sans jamais, eux non plus, chercher à savoir qui elles étaient vraiment. Les sœurs restent une énigme, y compris pour ceux qui prétendent les avoir aimées.
Le film donne ainsi à voir l'envers d'une protection poussée trop loin : à force de vouloir soustraire leurs filles à tout danger, les parents leur retirent aussi la possibilité de désirer, de choisir, de se séparer, tout ce par quoi un sujet se construit. Le suicide collectif des sœurs peut alors se lire comme un dernier écho de la scène du toit : une façon, terrible, de reprendre la main sur ce qui leur avait toujours échappé, non plus leur vie, mais au moins leur mort.