Affiche de Inception

La psychanalyse à travers le cinéma

Le rêve Inception

Comprendre ce film culte, c'est aussi partir à la découverte de l'inconscient. Je me propose de reprendre le film pas à pas, non pour en éclairer l'intrigue, mais pour comprendre ce que la psychanalyse cherche lorsqu'elle écoute un rêve.

Résumé du film

Inception imagine un monde dans lequel l'espionnage industriel ne consiste plus à pirater l'ordinateur d'un concurrent, mais à pénétrer directement dans ses rêves. Pendant que la cible dort, une équipe s'introduit dans son univers intérieur et tente d'atteindre les informations qu'elle garde enfouies au plus profond d'elle-même.

Cobb est spécialiste de cette pratique, appelée « extraction ». Elle repose sur une intuition très psychanalytique : une partie de ce qui nous détermine échappe à notre conscience. Des souvenirs, des désirs, des conflits ou des convictions peuvent orienter notre existence sans que nous le sachions. Si l'on accepte que le rêve a quelque chose à nous apprendre, et si l'on a le courage de bousculer nos certitudes, il devient alors possible de découvrir cette part cachée de notre être.

Cobb sait également réaliser l'opération inverse, appelée « inception ». Il ne s'agit plus de voler une information, mais d'introduire une conviction nouvelle dans l'esprit d'une personne. Or une idée ne transforme véritablement un sujet que si elle lui paraît venir de lui-même. Elle ne doit pas rester une explication entendue de l'extérieur, mais devenir une expérience qu'il puisse reconnaître comme sienne.

C'est sur ce point qu'Inception rencontre le travail analytique. Le psychanalyste ne cherche pas à implanter une idée dans l'esprit du patient, mais à faire surgir un sens inattendu et à permettre au sujet de s'approprier autrement ce qu'il savait déjà sans parvenir à l'entendre. Puisqu'il ne suffit pas de comprendre intellectuellement quelque chose pour que cela nous transforme, la parole analytique cherche à surprendre le sujet, à faire en sorte qu'une interprétation soit vécue et pas seulement entendue.

Le rêve de Fischer

Reprenons notre histoire pour illustrer cette notion :

Un puissant homme d'affaires, Saito, propose à Cobb une mission réputée impossible : implanter une idée dans l'esprit de Fischer, héritier d'un immense empire industriel. En échange, il lui permettra de rentrer aux États-Unis et de retrouver ses deux enfants. Cobb en est éloigné depuis la mort de sa femme, Mal, car les circonstances de son suicide l'ont désigné comme responsable.
Pour agir sur Fischer, l'équipe part d'un événement réel de son histoire. Sur son lit de mort, son père a prononcé le mot « déçu ». Fischer l'a reçu comme un verdict : « Mon père était déçu parce que je n'étais pas à sa hauteur. » Déjà désigné comme son héritier, il cherche à se montrer digne de lui en poursuivant son œuvre et en préservant son entreprise. Ce qui l'emprisonne n'est donc pas seulement l'obligation de reprendre l'empire familial, mais la tentative permanente de devenir le fils que son père aurait enfin pu reconnaître. L'hypothèse d'être un fils décevant était là depuis longtemps et avait organisé toute son existence, si bien que le mot « déçu » est venu confirmer une certitude ancienne.

L'équipe cherche alors à lui faire éprouver une autre lecture : « Mon père n'était pas déçu que je sois différent de lui. Il était déçu que j'aie essayé de l'imiter au lieu de suivre ma propre voie. »

Nous ne saurons jamais ce que le père de Fischer pensait réellement de son fils ni ce qu'il voulait dire en prononçant le mot « déçu ». Du point de vue analytique, la vérité du père importe moins que la manière dont Fischer reçoit ses paroles. Il peut les entendre comme une vérité définitive sur son être ou comme la parole d'un homme narcissique, incapable de supporter que son fils soit différent de lui. Dans le premier cas, la parole du père devient l'identité du fils. Dans le second, elle redevient la parole d'un autre, ayant son histoire et sa perception du monde, qui n'ont aucunement valeur de vérité. Le travail analytique ne consiste donc pas à prouver que le père aimait secrètement son fils. Il cherche plutôt à desserrer l'emprise d'une parole devenue verdict. Cette reformulation ne supprime ni la blessure ni le manque. Elle permet toutefois à la personne de ne plus confondre entièrement le jugement des autres avec sa propre identité.

Si Cobb lui disait frontalement : « Depuis toujours, vous vous trompez sur le jugement de votre père. Vous avez mal interprété ses paroles : il vous aimait et voulait que vous deveniez vous-même », Fischer pourrait rejeter cette interprétation comme une consolation artificielle. Le pari de Cobb est de créer une expérience onirique qui lui permette de relire son histoire autrement et lui donne l'intime conviction qu'il n'a pas besoin de ressembler à son père pour être digne de sa reconnaissance.

Comment Cobb et son équipe vont-ils modifier cette perception grâce à la mise en scène du rêve ?

Toute l'aventure conduit Fischer vers une forteresse enneigée, puis vers un coffre-fort où il découvre, à côté du testament de son père, le moulin à vent de son enfance. Cet objet devient pour lui le signe d'une tendresse que son père n'avait jamais su exprimer.

Dans l'univers de Fischer, un coffre-fort sert à protéger ce qui compte le plus : de l'argent, des documents ou les secrets d'un empire industriel. Or, à côté du testament qui scelle l'avenir de l'entreprise, se trouve un simple jouet d'enfance. Ce moulin à vent, Fischer l'avait lui-même fabriqué lorsqu'il était enfant. À côté de l'œuvre que son père a construite durant toute sa vie se trouve donc la petite chose que le fils, lui, avait créée de ses propres mains.

Le spectateur sait pourtant que cette scène a été fabriquée par Cobb et son équipe. Ce n'est pas réellement le père qui a placé le moulin dans le coffre. Mais Fischer l'ignore et reçoit cette découverte comme une révélation. La présence de l'objet lui fait éprouver que son père ne valorisait pas seulement l'héritier de son empire, mais aussi ce que son fils avait été capable de créer par lui-même, si modeste soit-il. Comme si l'œuvre d'un enfant avait, elle aussi, mérité d'être conservée.

Cette scène donne ainsi une forme à ce que Fischer désirait profondément découvrir : avoir compté pour son père, avoir été reconnu dans sa singularité et être autorisé à suivre ses propres désirs et à accomplir ses propres réalisations.
Cobb et son équipe ne se contentent donc pas de lui proposer une nouvelle explication. Ils condensent tout un conflit affectif dans quelques images : une forteresse, un coffre, un testament et un objet d'enfance. Ils utilisent le langage du rêve pour transformer une idée abstraite en une expérience vécue. Fischer ne se contente plus de penser que son père aurait pu l'aimer autrement. Il en éprouve la conviction.

Il se réveille alors avec le sentiment d'avoir découvert une vérité sur son père. Pourtant, s'il interprétait son rêve, il découvrirait surtout combien il avait besoin de croire que son père l'aimait pour ce qu'il était et l'autorisait à se séparer de lui. Cela déplace le problème plus que cela ne le résout. Cette nouvelle vérité est plus facile à vivre, mais elle reste conditionnée par le désir supposé du père. Fischer peut désormais suivre sa propre voie parce qu'il croit que son père le souhaitait. Il s'émancipe donc de l'obligation de l'imiter, sans se libérer complètement de son besoin d'être reconnu par lui.

Un travail analytique pourrait aller plus loin en interrogeant la place que Fischer cherche à occuper dans le désir de son père. Ce que Lacan appelle le désir de l'Autre désigne notamment ce que le sujet suppose que l'autre attend de lui et ce qu'il tente de devenir pour obtenir son amour ou sa reconnaissance. Toute l'existence de Fischer semble ainsi organisée autour d'une question : « Que dois-je devenir pour être enfin reconnu par mon père ? »

Le rêve dit donc quelque chose de vrai, mais sa vérité porte d'abord sur la position subjective du rêveur : ce qu'il désire, ce qu'il redoute et ce dont il a besoin pour vivre. Elle ne constitue pas nécessairement une preuve concernant les intentions réelles des autres. C'est l'une des grandes différences entre la vérité du rêve et celle d'une enquête. Une enquête cherche à établir ce qui s'est objectivement passé. L'interprétation d'un rêve cherche à comprendre pourquoi cette histoire, ces images et ces affects se sont imposés à ce rêveur-là.

Si le rêve ne constitue pas une preuve de ce qui s'est réellement passé, comment comprendre ce qu'il dit du rêveur ?

Au réveil, Fischer ne se souviendrait probablement pas d'une démonstration parfaitement organisée. Il en conserverait plutôt quelques fragments : « J'étais poursuivi dans une montagne enneigée. Il y avait des hommes armés. Je devais entrer dans une forteresse et ouvrir un coffre. Mon père mourant se trouvait là. À l'intérieur, j'ai retrouvé le moulin à vent de mon enfance. »
C'est ce que Freud appelle le contenu manifeste : le rêve tel qu'il est raconté au réveil, avec ses personnages, ses lieux, ses objets et son étrange scénario.
Le contenu latent désigne les souvenirs, les désirs, les conflits et les pensées à partir desquels ce récit s'est construit. Il ne correspond pas à une signification cachée et unique qu'il suffirait de découvrir. Il forme plutôt un réseau d'associations propre au rêveur.

Un coffre, un train ou une maison n'ont donc pas le même sens pour tout le monde. Pour interpréter un rêve, il faut demander ce que chaque détail évoque pour la personne qui l'a rêvé. Une même image peut faire résonner plusieurs souvenirs, représenter plusieurs personnes et réunir des émotions contradictoires.

Le rêve de Cobb

Continuons à analyser le film :

Contrairement au rêve de Fischer, construit sur mesure par une équipe, celui de Cobb fait surgir des éléments qu'il ne maîtrise pas. Mal apparaît et sabote ses missions, un train traverse une ville sans rails, les ruines d'une cité se dressent au loin et ses enfants jouent dans un jardin sans jamais lui montrer leur visage.

Ces images prennent sens à partir de son histoire. Cobb et Mal, mariés et parents de James et Philippa, expérimentaient ensemble le partage de rêves. Une expérience les a conduits dans les limbes, où ils sont restés pendant ce qui leur a semblé être cinquante ans. Ils y ont bâti une ville entière à partir de leurs souvenirs et ont vieilli ensemble dans un monde dont ils pouvaient tout décider. Cobb a fini par ne plus supporter cette existence sans limites, mais Mal avait cessé de croire qu'il s'agissait d'un rêve. Pour la convaincre d'en sortir, Cobb a eu recours à une inception. Il a implanté dans son esprit l'idée que ce monde n'était pas réel et que la mort constituait le seul moyen de s'en échapper. Tous deux se sont alors allongés sur les rails et ont attendu qu'un train les écrase. Ils se sont réveillés dans la réalité, mais l'idée implantée par Cobb a continué à se développer dans l'esprit de Mal. Elle est devenue une conviction que les preuves rationnelles ne suffisaient plus à ébranler. Persuadée qu'elle rêvait encore, Mal a voulu se tuer pour rejoindre ce qu'elle considérait comme le monde réel. Elle a également cherché à contraindre Cobb à mourir avec elle en préparant des éléments susceptibles de le faire accuser de son meurtre. Après son suicide, Cobb a dû fuir les États-Unis en laissant ses enfants derrière lui. La dernière image qu'il conserve d'eux est celle de James et Philippa jouant dans le jardin, le visage tourné vers l'autre côté.
Nous pouvons maintenant analyser les rêves de Cobb.

Si le rêve est, selon Freud, le gardien du sommeil, de quels affects protège-t-il Cobb ? D'abord de sa culpabilité. Il sait que l'idée implantée dans l'esprit de Mal a contribué à son suicide. Il peut aussi se reprocher d'avoir fait prévaloir son propre désir de quitter les limbes sur celui de Mal d'y rester, puis d'avoir survécu et de pouvoir un jour retrouver le bonheur sans elle.

Cobb peut également éprouver une agressivité difficile à reconnaître envers Mal. Il peut lui en vouloir d'avoir abandonné leurs enfants, d'avoir refusé de l'écouter et d'avoir organisé son suicide de manière à le désigner comme coupable et le condamner à l'exil. Dans le rêve, cette hostilité revient sous la forme d'une Mal violente et persécutrice, tandis que son désir de rester lié à elle apparaît sous les traits d'une Mal aimante et séduisante, qui lui propose de la rejoindre.

Une partie de Cobb ne désire peut-être pas seulement retrouver ses enfants, comme il l'affirme consciemment. Elle voudrait également continuer à vivre avec Mal dans ses rêves, voire retourner dans les limbes, où tout pourrait redevenir parfait. Ce désir est difficile à reconnaître, car il révélerait la tentation de renoncer à ses enfants réels pour préserver une famille imaginaire, qui ne risquerait ni de lui échapper ni de le confronter à ce qu'il a fait.

Le rêve transforme alors ces affects en événements extérieurs. L'agressivité de Cobb revient sous la forme d'une Mal violente et persécutrice, tandis que son désir de rester lié à elle apparaît sous les traits d'une Mal aimante et séduisante, qui lui rappelle leurs promesses et lui propose de la rejoindre. Le train représente à la fois un moyen de délivrance et une machine de destruction. Les ruines de la cité sont les vestiges du monde construit avec Mal, mais aussi le monument qu'il érige à un amour auquel il ne parvient pas à renoncer.

Sa culpabilité se déplace dans les accusations que Mal lui adresse, mais aussi dans l'image de ses enfants vus de dos. Cobb ne parvient peut-être pas à voir leurs visages parce qu'il ne peut pas encore se regarder lui-même en face et qu'il redoute de lire dans leurs yeux l'accusation d'avoir causé la mort de leur mère et de les avoir abandonnés.

Mal condense ainsi des sentiments contradictoires. En sabotant les missions qui pourraient ramener Cobb vers ses enfants, cette Mal intérieure transforme sa division en persécution extérieure. Cobb peut alors se raconter que Mal ou les circonstances l'empêchent de les retrouver, tandis qu'une partie de lui reste attachée au monde construit avec elle et organise les conditions de son propre échec.

Si un psychanalyste écoutait Cobb, il ne lui révélerait donc pas un secret qu'il ignore entièrement. Il l'aiderait plutôt à reconnaître la division que ses rêves mettent en scène : Cobb affirme vouloir retrouver ses enfants, tandis qu'une autre partie de lui entretient son échec afin de rester fidèle à Mal et de ne pas consentir pleinement à sa perte.