La psychanalyse à travers le cinéma
Nino L'acte manqué
Nino s’apprête à fêter ses trente ans lorsqu’il apprend brutalement qu’il est atteint d’un cancer. À peine le diagnostic posé, la médecin l’interroge sur ses antécédents familiaux. Son père est mort, répond-il, mais il n’en sait presque rien : seulement que cela s’est passé dans un escalier en colimaçon. De ce drame, Nino semble ainsi avoir conservé un détail de forme sans pouvoir en dire davantage. Cette distance émotionnelle se manifeste également dans sa réaction face à l’annonce de sa maladie, Nino reste sans voix.
Parce que la chimiothérapie risque d’altérer sa fertilité, on l’envoie immédiatement dans un service où il peut faire congeler ses spermatozoïdes. L’attente est longue et Nino finit par repartir sans avoir effectué le recueil. Mais, une fois rentré chez lui, il s’aperçoit qu’il a perdu ses clés. Il retourne donc à l’hôpital pour les chercher et c’est à cette occasion qu’on lui remet le gobelet qu’il devra impérativement rapporter rempli avant le début de la chimiothérapie, trois jours plus tard. Ce qui pourrait n’être qu’un incident banal prend alors la forme d’un acte manqué particulièrement parlant : en perdant ce qui lui permet de rentrer chez lui, Nino est ramené précisément vers ce qui maintient ouverte une possibilité d’avenir.
Le film suit ces trois jours durant lesquels quelque chose va progressivement se déplacer chez lui. Nino semble jusque-là avoir vécu sur un mode assez passif, s’accommodant davantage du désir des autres qu’affirmant le sien. Tout au long du week-end, on le voit d’ailleurs régulièrement se faire couper la parole. Les autres interprètent ce qu’il ressent, parlent à sa place, savent apparemment mieux que lui pourquoi il est triste ou pourquoi il tousse, et Nino ne fait presque rien pour se faire entendre. Le cancer vient pourtant rendre cette position plus difficile à tenir. Au moment où sa vie cesse brutalement d’aller de soi, il devient impossible de continuer tout à fait comme avant, en se laissant simplement porter par les événements.
La perte des clés l’empêche aussi symboliquement de se retirer chez lui. Privé de son refuge, il est contraint d’aller vers les autres, de circuler, de rencontrer. Et ces rencontres le ramènent autant à son histoire qu’à son présent. Ce qui lui a coupé la langue autrefois et l’a empêché de mettre des mots sur certains événements marquants de son histoire, notamment la mort de son père ou une précédente histoire d’amour, rencontre ce qui vient aujourd’hui de le laisser à nouveau sans voix. Pendant ces trois jours, Nino tente ainsi moins de « comprendre » son cancer que de retrouver une parole qui puisse lui appartenir : dire ce qui lui arrive, ce qu’il éprouve, mais aussi commencer à interroger ce qu’il veut.
La rencontre avec une ancienne camarade de classe, désormais mère d’un petit garçon, introduit un tournant. Jusqu’alors, le gobelet n’est pour Nino qu’un objet associé à la maladie, imposé dans la précipitation du diagnostic et du traitement. Préserver sa fertilité devrait ouvrir une possibilité d’avenir, mais cette possibilité reste trop abstraite pour faire sens, et Nino ne parvient pas à remplir le récipient. Au contact de cette femme et de son enfant, quelque chose se déplace : le gobelet cesse de représenter ce que la maladie menace de lui enlever pour devenir le signe de ce qu’il pourrait encore avoir, celui d’un futur auquel il commence à avoir envie de laisser une place.
Le dilemme qui traverse ces trois jours pourrait alors se formuler ainsi : continuer à traverser la vie en se coupant de ses affects et en laissant les autres ou les événements décider pour lui, ou commencer à occuper une place de sujet dans sa propre existence même si cela demande de se confronter à une réalité douloureuse. Le cancer l’oblige à se demander ce qui, dans cette vie soudain menacée, mérite d’être investi quitte à en payer le prix.